CatégorieDes pensées

Docteur du réceptacle

D

Soudain, je sens une manifestation nocturne de la pierre molle, version saignante. Me voilà coincé avec le palpitant qui veut se faire entendre.

De quoi, donc ? Un cœur parle à sa façon, la raison a cessé de le comprendre. Des spécialistes de la traduction cardiaque ont pris la parole. Certains affirment qu’il faut prendre en compte le nombre de battements, d’autres la fréquence. D’aucuns vous diront que déchiffrer ce qu’on a dans la poitrine est complexe, et que seul son propriétaire peut en tirer le sens. Baratins, vérités, ou les deux.

Je m’improvise docteur du réceptacle. Je m’intériorise, je m’immisce dans ma chair, dans mon sang. Je me visualise nu, les organes en pleine nuit. C’est qu’il bat fort, ce bougre. Je le fixe pendant de longues minutes. Je n’y comprends rien.

D’un coup, je relève une vibration. Discrète, mais présente. Je m’y concentre. Elle s’émet aux globules qui la transmettent aux veines qui la propagent aux organes. À tout. C’est la clé.

Je la prends entre mes mains. Je la rentre dans la serrure du cœur. Je l’entendais déjà mais je l’écoute pour la première fois. C’est terrifiant. C’est beau.

Lumières projetées

L

Que voulez-vous, éclats lutteurs d’ombres, veilleurs du rêveur esseulé ? Je vous vois agiter vos particules contre le plafond de la chambre, comme pour attirer mon attention.

Que dois-je y comprendre, faisceaux de jours artificiels, lutteurs de ténèbres réelles ? Je vous fixe de mon regard forêt interrogateur.

Je cherche à sonder vos gestes brillants dans l’ombre de mes pensées. Je tire mentalement une corde de réflexions vers moi, espérant trouver au bout la signification… en vain.

Projetez donc vos lumières, insolentes ! Eclaboussez la limite supérieure de toute votre intensité ! C’est l’heure de la danse des étincelles !

Vous ne perturberez pas mon sommeil ! Ou peut-être un peu. Un peu beaucoup. Je vous déteste.

Plus loin au plus près

P

Je me perds trop. Un sorcier m’a dit qu’il fallait chercher plus loin au plus près. Trouver dans ce nœud de chair et de sang ce chemin qui me donnerait une direction à suivre, un sens à ma vie.

Je ferme les yeux. Je n\’y vois que l’obscurité pendant longtemps. Je me visualise alors une route que je connais bien, familière, propre à l’enfance. Celle qui m’emmène chez ma grand-mère. Celle qui donne de la chaleur et l\’envie d’avancer. Un point de repère au point, en quelque sorte.

Je roule dans une voiture made in imagination, fabriquée à base de plumes bleues et de coquillages, c’est joli. Mon conducteur est un corbeau anthropomorphe, il porte une chemise bleue et rigole tout le temps. Je crois que je me suis crée un Disney sans le vouloir. Ça me fait sourire.

J’avance. Des sons me reviennent d\’un autre temps, d’un autre monde. Ça me réveille des morceaux de souvenirs qui font de leur mieux pour se recoller ensemble. Ça provoque des situations manquantes assez curieuses, comme une dispute avec des sourires. Je comprends rien mais ça fonctionne.

Je continue. Ça sent bon la crêpe au sucre comme avant. Je vois des proches contraints de s’éloigner par le temps. Je me sens triste et en colère. Quelque part, j’en tire également de la joie. La nostalgie est une déesse qui se joue de moi… et je me laisse faire.

Je poursuis. Je me vois en costume et négocier des actes. Tiens donc, dans une voiture coquillée-plumée conduite par un oiseau noir, pourquoi pas. Le contrat a l’air tout sérieux. Je ne sais pas ce que je dis. Rien n’est logique de toute façon.

Je poursuis. Ce n’est plus du bitume en dessous de nous, ce sont des étoiles dans des nuages. Le ciel s’est assombri. Des couleurs dansent dans une nuit qui se veut jour.

Je prolonge. Ce chemin est un laboratoire expérimental dont je suis le cobaye. Il est peine perdue de choisir une direction, il faut que je me laisse porter. Ce n’est pas moi qui pilote c’est le piaf moqueur.

Je rouvre les yeux. Fermer les yeux dans un lit n’était pas une si bonne idée.

Appétit d’un loup

A

J’ai l’appétit d’un loup. Sauf que mon gros creux ne provient pas de mon ventre mais de mon cœur.  Il faut croire que je n’ai faim que de la plus belle nourriture. Je pourrai en faire tout un plat. Voir plusieurs. J’ai faim d’amour sucré-salé, faim d’amour pimenté, faim d’amour assaisonné. Je veux le mettre dans mon assiette, le piquer et le porter à mes lèvres. Je veux le sentir couler à travers moi comme une coulée de lave de bien-être. Je veux m’en remplir la poitrine jusqu’à exploser en feu d’artifice.

Liberté dispersée

L

Papillons de nuit irradiés, trainée de mouvements phosphorescents dans l’air, j’entends le battement de vos ailes vertes. Tchernobyl nocturne en voyage.

Dans les abîmes du ciel éclairé, partez pour moi. Volez ma liberté. Dispersez-la dans le monde, on la retrouvera par petits bouts, chauds ou glacés, secs ou mouillés, intacts ou écorchés, mais libres malgré tout. Il faut bien que d\’autres puissent goûter ce que je ne peux mettre en bouche. Savourez pour moi ce plat merveilleux.

En attendant de la retrouver, créatures merveilleuses, prenez-la avec vos petites pattes soignées. Puis, partez. Plus vous irez loin et plus je me sentirai près de vous. C’est ce genre de choses qu’on perd pour mieux les retrouver.

Les nuits se prolongent

L

Les nuits se prolongent, je lève la tête dans le jardin. Je me dis que ce serait bien qu’on parte en comète, avec l’option « pleine lune » pour être romantique. Ce serait une façon bien à nous de se dire je t’aime en silence. Je te ferais des bisous dans le cou, sur la bouche, et dans bien d’autres endroits, en vitesse année-lumière avec tout plein d’étincelles sur notre passage.

On ne choisirait pas la destination, on se laisserait porter dans l’espace interstellaire, à se manger des étoiles plein le cœur à ne plus en savoir quoi faire, à se perdre dans les gaz, les poussières et les roches, à observer les planètes, les comètes et les astéroïdes.

J’aimerais nous perdre dans les galaxies, les amas de galaxies, les superamas de galaxies, que les filaments de matière noire les contenant se moquent bien de nous comme il faut, si cela permet de nous retrouver plus proches que nous avons pu l’être sur Terre. J’accepte même le défi du vide sidéral, il paraît qu’il n’y a quasiment que ça.

De l’eau qui monte

D

Ce n’est rien, c’est juste de l’eau qui monte. De la flotte froide dégueulasse qui me prend les pieds qui frissonnent à son contact. C’est drôle, je patauge, ça me rappelle le p’tit bain de mon enfance à la piscine municipale, un beau moment d’appréhensions. Tu vois, il est des choses qui ne changent pas.

Le liquide qui arrive aux chevilles, ça permet de mettre des coups dans le dedans qui traverse, on ne sent rien mais ça fait du bien, on déverse sa colère quand on ne veut pas le comprendre dans du transparent, et ça se perd dans la matière qui tangue.

Le bleu qui ondule aux cuisses, c’est bien, c’est un bel exercice pour les jambes, ça me prépare aux Jeux olympiques mondiaux à une personne dans ma tête.

Les milliers de gouttes qui touchent le niveau de la ceinture, ha, les petites coquines ! Elles veulent jouer avec moi à un jeu dangereux et, hé… ! Pourquoi pas ?! Il est plus de minuit, le crime est permis…

La pluie interne cache désormais mon ventre, oh… merci, il ne fallait pas, vraiment ! Je peux faire croire à qui le veut qu’il se cache dans le trouble une musculature à faire pâlir tous les Dieux !

La mer imaginaire qui recouvre mon torse, oh quel dommage ! J’aimais bien cette partie-là. Maintenant, ma forêt de poils va connaître autre chose que le grand air.

Ce n’est rien, je te dis ! C’est juste de l’eau qui monte jusqu’au cou.

La plage de granite

L

Me revoilà dans ce drôle d’endroit, entouré de ces morceaux de pierres chaudes aux couleurs de sang sombre. Le ciel me regarde dans une couleur étrange. Puis-je vraiment le nommer ciel ? Dans ces profondeurs seule la roche me recouvre. Au-dessus, au-dedans. Alors je recommence la seule chose que je puisse faire dans ces lieux.

J’avance un pied devant l’autre. Je rumine. Mes pensées tournent à une vitesse anormale dans le tambour de mon être. Je bloque en cycle. Mon pas se fait plus rapide. Je n’arrive pas à réfléchir. Mon cœur emporte tout le reste. Adieu raison , bonsoir folie.

Je me mets à avancer plus vite. Ma respiration s’accélère. Je suis obligé d’inspirer longuement par la bouche. Je me mets à transpirer. J’ai des plaques rouges sur le torse. Dans le cou. J’ai un besoin folle, un besoin fou…

Je me déconnecte. J’entends une musique à percussions graves. Je me fixe sur elle. Je me mets à courir. Comme un diable. La première jambe se met en mouvement uniquement pour la seconde qui elle-même n’agit que pour la première. Je ne cours plus, je sprinte. L’homme n’est plus, mais la chaire reste.

Une éterminute plus tard, j’écarquille les yeux engorgés de sang… je découvre un tout autre paysage. Je pensais à ce monde recouvert uniquement de pavés rouges. Malgré tout, voilà,  je vois de l’eau. Bordel de merde. Elle s’étend à perte de vue. Je m’approche. Est-ce là un océan ?

Pour temps… je sais ce qu’il me reste à faire. Je continue ma course que rien ne semble arrêter. Je parcours une plage de granit. Je continue. Je m’arrête.

L’eau, calme et noire, m’attend. Je la sens. Elle m’invite. Je me déshabille. Je m’avance doucement. Le liquide, vivant, vient se coller. Goudron pour m’enterrer ou me panser, je vais le savoir. J’offre tout de moi.

Prends donc ma peau, mon sang, mes organes, mes os, mes connaissances, mes rêves, mes sentiments, mon essence.

Je te donne tout.

Vas-y.

Ne te fais pas prier…

Vagues sur mon corps, vagues à l’âme.

Une mer accueille toujours son enfant.

Une petite lumière sauvage

U

Il est des jours où la nuit s’agite un peu plus que d’habitude. Sans doute une envie pour l’obscurité de se faire entendre. Parfois, on a besoin d’exprimer ce que l’on garde trop longtemps pour soi. Et, depuis peu, ça se voit : il existe un plein de choses dans les nuages devenus nombreux et menaçants.

Les ténèbres ont une façon bien poétique de montrer leurs frustrations : en faisant tout le contraire de ce qu’elles sont. Et voilà que, dans le noir complet, de la lumière apparaît dans le ciel pour tomber en une fraction de seconde sur le sol. On entend ensuite un grondement, signe qu’elles n’ont pas réussi à toucher leur cible. Qui ou quoi, vaut mieux pas savoir !

De mon immense appartement de trente mètres carrés, plus précisément dans mon salon qui fait aussi chambre et cuisine, pratique quand on veut faire un dodo-miam, j’observe, par l’une des fenêtres, leur colère passagère. Mais mes mains ne sont pas vides : je tiens un petit bocal.

Je l’ouvre, dépose au fond tout ce qu’adore un éclair : de l’amour. Oui, de l’amour car celui-ci commence par un coup de foudre. Ce n’est pas moi qui invente les règles. Et comment déposer de l’amour ? En faisant des bisous dedans. Une fois fait, je pose le récipient en verre sur le petit rebord en pierre près de la fenêtre, et j’attends.

Une heure et vingt-quatre minutes plus tard, j’entends un bruit électrique. Je me dirige vers le contenant et, voyant ce que j’ai attrapé, le ferme aussitôt.

Je contemple ma prise : une boule d’étincelles jaune vive tente de s’échapper par tous les moyens mais n’y arrive pas. Elle bouge dans tous les sens, comme pour me montrer qu’elle était indomptable et que si elle s’était laissée prendre c\’était uniquement parce qu’elle le voulait bien.

Je prends entre mes mains cet éclat instable, tout fier d’être devenu porteur d’une source d\’énergie propre et naturelle… on ne pourra pas me dire que je ne suis pas écolo !

Je dépose délicatement le bocal sur la table. La petite lumière sauvage éclairera désormais mon salon qui fait aussi chambre et cuisine.

tard tôt / tôt tard

t

Il est tard tôt / tôt tard. Je déclenche une magie ancienne, longtemps oubliée dans un ouvrage poussiéreux retrouvé au fond d’un grenier, pour que les mots \tard\ et \tôt\ s’animent puis se mettent perpétuellement l’un devant l’autre.

Il est tôt tard / tard tôt. Une heure de nuit-jour jour-nuit, une heure où on ne sait pas se dire si on est un lève-tôt ou un couche-tard. Une heure de pute. Ça me baise à l’intérieur, j’en suis déglingué. Je suis l’homme facile des yeux qui s’ouvrent aux moments où ils devraient rester fermés. J’ouvre les yeux plus loin encore. Je me réveille ici, mais aussi ailleurs, par delà l’horizon, à mi-chemin entre le jour et la nuit. Bonjour à la nuit, bonne nuit au jour.

Il est tard tôt / tôt tard. Mon corps reste figé dans le lit chaud. Pourtant, un froid me traverse. Je sens le vent caresser mon visage, mais la fenêtre est fermée. Je tends la main et touche du bout de mes doigts le monde du dehors. Je marche. J’entends le bruit de mes pas dans les feuilles. Ça craque comme j’aime.

Il est tôt tard / tard tôt. Je tombe dans le ciel. Les  couleurs se battent entre elles. Je gravite vers le soleil et la lune. Je nous vois en tout petits sous ma couverture et dans l’atmosphère. Je ressens un mélange.

Il est tôt tard / tard tôt / tôt tard / tard tôt / tôt tard / tard tôt /

Enrím

Cosmonaute vagabond dans l'espace rêvé, j'essaie tant bien que mal de matérialiser tout cet imaginaire qui me traverse.

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