Éclats I : V/v/en

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En attendant, découvrez le premier chapitre dans son intégralité :

D’habitude, les Nuits étaient attirantes. Il existait en elles ce je-ne-sais-quoi que l’on ne retrouvait pas ailleurs. C’est parce qu’elles étaient dotées d’une magie venue du fond des âges.

Elles le chantonnaient doucement avant que les jours ne les chassent de leur lumière aveuglante. Il s’agissait de notes qui restaient imperceptibles au plus grand nombre des vivants. Pourtant, certains d’entre eux les entendaient très bien et, peu à peu, se retrouvaient ensorcelés, à la merci des Nuits sans même s’en rendre compte.

Ce n’était pas pour rien que les Pierrots, les poètes ou encore les chats noirs se recueillaient auprès d’elles. Une force inexplicable, irrésistible, mais certaine, les attirait, les poussait à aller les voir, ces étranges créatures qui se réveillaient entre aubes et crépuscules. Ils préféraient sacrifier leur sommeil pour se lover contre leurs seins d’étoiles. Sous leur envoûtement, ils sortaient alors sans aucune résistance ce qu’ils avaient de plus caché dans la chambre de leur cœur. Et, si elles ne répondaient jamais rien, elles se souvenaient toujours de tout.

Pourquoi employaient-elles tous ces efforts à cette fin ? Personne n’en savait rien. Peut-être qu’elles soutiraient leurs secrets pour alimenter leurs étoiles afin qu’elles brillent plus fort. Peut-être qu’elles étaient en compétition et qu’elles jouaient à celle qui en saurait plus que les autres. Peut-être qu’elles-mêmes ne le savaient pas, qu’elles avaient toujours fait comme ça et qu’elles ne voyaient pas pourquoi elles s’arrêteraient.

Quelle qu’en était la raison, c’étaient dans ces moments que les âmes des confidents forcés sortaient pour se laisser flotter dans le ciel. On pouvait alors voir dans les plus belles Nuits des cœurs-volants recouvrir entièrement la voûte céleste.

Pourtant, quelque part, il existait une Nuit qui ne ressemblait pas aux autres Nuits. Il existait toujours dans les familles un membre différent des autres ; les Nuits n’échappaient pas à la règle.

Cette Nuit-là n’avait rien de commun. Elle ne voulait surtout pas avoir de contact avec ce méprisable individu situé en-dessous de son manteau noir. Le fait qu’il puisse la voir était déjà un trop beau cadeau offert à un étranger, elle qui, depuis toujours, préférait être toute seule.

Contrairement à ses sœurs si avenantes, elle ne voulait recevoir personne : pourquoi devrait-elle s’abaisser à rentrer en contact avec des mortels alors qu’elle était éternelle ? Elle ne voulait surtout pas qu’ils se livrent à elle ! Pour les entendre se plaindre, pleurer, ou s’émerveiller pour tout et n’importe quoi ?! Elle préférait se dispenser de ce curieux passe-temps qui était pour elle une souffrance !

Cette aversion profonde expliqua pourquoi cette Nuit-là était une Nuit sans étoiles et toute froide. Et, comme si sa froideur ne suffisait pas, elle voulut se venger de cet intrus qui n’était là que pour la nuire. Si on savait désormais que les Nuits douées de magie, celle-ci aussi. Seulement, plutôt que de chanter, elle employa ses pouvoirs pour enfanter en son ventre de véritables morceaux d’obscurité.

Si ces derniers n’étaient pas connus pour être des lumières, ils avaient malgré tout le mérite de déjà connaître le sens de leur vie à peine nés : ils devaient se débarrasser de celui qui venait d’ailleurs pour le bien de leur mère.

Ce fut dans ces inquiétantes circonstances que Vivien, assis en tailleur près d’un grand feu, les avait vu descendre du ciel peu de temps après son arrivée. Ils s’étaient laissés tomber mollement, comme des gouttes de goudron. Ils s’aplatirent au sol en flaques avant de se redresser sous forme de tâches sombres.

Bien qu’ils étaient immatériels, le jeune homme sut d’instinct qu’il pouvait malgré tout se faire attraper par l’un d’entre eux. Il avait senti au plus profond de ses entrailles qu’ils étaient là pour lui et qu’ils ne lui voulaient pas du bien.

Ils étaient difformes. Il les voyait tantôt grands, tantôt petits, selon la taille que les flammes de son feu voulaient bien leur donner en les éclairant. Ils s’étiraient, rétrécissaient, se rallongeaient sans cesse. Ils lui donnaient l’impression qu’ils dansaient autour de lui comme on le ferait dans un rituel de sacrifice.

Vivien ne pouvait pas faire grand-chose contre eux. D’ailleurs, ils l’avaient déjà encerclé. Il remarqua cependant qu’ils se tenaient à bonne distance de lui. Peut-être craignaient-ils la lumière, ce qui aurait été logique puisqu’ils ressemblaient à des ombres. Il avait cependant suffisamment d’expérience maintenant pour savoir que rien n’était rationnel. Si ça se trouve, c’était pour une autre raison. Il pensa malgré tout qu’il était à l’abri du danger… du moins, pour l’instant.

Ne pouvant pas s’éloigner du feu sans avoir des ennuis, il se chercha une occupation pour moins penser à ces choses qui lui en voulaient. Il sortit de son petit sac, fait de cuir marron et tout abimé par ses aventures, un grand carnet noir qui lui-même avait bien vécu.

Celui-ci était rempli d’un certain nombre de gribouillis, accompagnés de mots jetés ici et là, qui, lus ensemble, n’avaient aucun sens. On trouvait aussi sur ces pages pliées-déchirées de drôles de traits qui devaient rappeler des endroits visités, ou bien des personnages rencontrés. Là encore, il était difficile pour quiconque d’y comprendre quoi que ce soit. Son auteur, pourtant, avait l’air de savoir ce que tout cela pouvait signifier. Il en parcourut les pages jusqu’à en trouver une vierge. Il prit alors son crayon, qu’il avait longuement mâchouillé, puis inspira longuement.

Un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale puis, d’un coup, ses doigts s’agitèrent, s’envolèrent avant de se déposer sur le papier. Il avait, dans sa pensée la plus intime, choisi la plus belle image qu’il avait conservée de lui :  son corps nu, doté d’une véritable forêt sauvage, dans la baignoire, tout immergé dans l’eau chaude, les montagnes de savon parfumé le couvrant de partout, avec la chaleur humide de la pièce, la buée prenant l’unique fenêtre de la pièce.

Ses jolies lignes venaient, ses courbes aussi. Son contour se formait, se déformait, le réformait. Son corps allongé se dévoilait au bout du crayon qui s’était attardé, malgré lui, plus longtemps qu’il était nécessaire sur ses yeux. Vivien insista sur ce moment : il voulait qu’il le voit.

Il n’arrêtait pas de trembler. Par trois fois, il lui fallut s’arrêter, récupérer un rythme plus ou moins régulier, plus replonger. Il fit apparaitre ses mains qu’il avait si grandes, voulut les prendre dans les siennes qu’il avait si petites. Se rappelant que ce n’était pas une chose possible, il continua avec les jambes puissantes puis les pieds délicats.

L’étape la plus longue arriva. Ses souvenirs, logés au plus profond, remontèrent, firent jaillir le visage avec une telle précision qu’il en ressenti un choc. Sidéré, il recula afin de mieux le regarder.

Le front petit, les sourcils épais, le nez large, il n’eut pas besoin de rajouter le rose à ses joues, ainsi que le châtain à ses cheveux longs ondulés qui le recouvraient à moitié : l’évidence l’avait déjà fait.

Mais il avait beau avoir le vert qu’il fallait à ses yeux, un coup d’œil lui suffit pour comprendre qu’il n’avait pas ce regard, son regard. Alors, mordu par le chagrin, il le prit, le déchira en plusieurs petits bouts de lui. Et tandis qu’il le regardait se disperser dans les airs, quelques larmes coulèrent dans sa barbe négligée.

Posé sur ses épaules, son vêtement lui recouvrait tout son dos : c’était une cape. Seulement, quand elle se mit à flotter légèrement dans les airs, alors qu’il n’y avait aucun vent, et que ses mouvements ne pouvaient pas être dus par un souffle d’air, il apparut que cette cape n’était pas une cape ordinaire. Et, si un doute subsistait, elle le dissipa complètement en prononçant ces mots :

– Ce serait le bon moment d’écrire.

Vivien entendit cette phrase dans sa tête. Il fut surpris de l’entendre. Il faut dire qu’elle était restée particulièrement silencieuse depuis leur arrivée, ce qui n’était pas dans ses habitudes.

– Écrire quoi ? lui demanda-t-il en s’essuyant les yeux.

– Ce que nous avons vécu.

– Mais pour quelle raison ? s’étonna-t-il.

– Pour faire quelque chose plutôt que rien, répondit de manière pragmatique son interlocutrice

Il réfléchit un instant. La suggestion émise par ses innombrables tissus verts ne lui parut pas une si mauvaise idée. Elle savait toujours ce qu’elle devait faire, et bien avant lui. Sans elle, c’était sûr, il ne serait plus de ces mondes depuis bien longtemps. Si elle lui demandait d’écrire dans son carnet alors qu’il était cerné par les Silhouettes (c’était le nom qu’il leur avait donné), c’était forcément la meilleure stratégie. Il ne savait cependant pas comment s’y prendre.

– Je ne me souviens pas de tout… dit-il en fronçant des sourcils. J’ai peur d’oublier… de ne pas dire les choses dans le bon ordre… de me perdre… et puis… je ne sais pas écrire… je sais juste dessiner.

La Cape – parce que si ces misérables ombres avaient le droit à un nom, elle encore plus – fit claquer un bout de ses pans assez près de ses oreilles pour qu’elles sifflent.

– Ne fuis pas dans les excuses ! le réprima-t-elle. Qu’importe que tu ne saches pas écrire ? Que le début ne soit pas le début ? Le plus important est d’en arriver à la bonne fin ! Tu n’as qu’à présenter les choses comme elles te viennent, c’est tout !

Sa voix devint plus douce.

– Tu n’as pas besoin de tout détailler… ajouta-t-elle, seulement de tout ressentir. Alors, dis-moi, qu’est-ce qui te vient, là, maintenant ?

Sa question resonna dans la tête de Vivien. Il fit la grimace. Tout ce qui lui venait était un désordre sans pareil. Mais soudain, et d’une manière étrange, une image lui parut plus intense que les autres.

– La Colline… murmura-t-il.

La Cape fut satisfaite de sa réponse.

– Ah oui ! s’exclama-t-elle. C’était quelque chose ! Parfait, commence donc par-là !

Il tint alors plus fermement le crayon entre ses doigts, ferma les yeux quelques secondes avant de les rouvrir devant une nouvelle page blanche.

L’instant d’après, il y était.

Enrím

Cosmonaute vagabond dans l'espace rêvé, j'essaie tant bien que mal de matérialiser tout cet imaginaire qui me traverse depuis que j'existe.

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