CatégorieDes nouvelles

Vous êtes mort, prière de patienter…

V

— Veuillez attendre sur ce banc !

C’était la seule phrase qu’on lui avait prononcée depuis son « arrivée ». Cela faisait pourtant des heures que le vieil homme patientait, assis sur un morceau de cumulus un peu plus élevé que le reste du coton blanc, et qu’il contemplait, abasourdi, tout en caressant sa barbe blanche , la situation fantastique et chaotique qui se déroulait sous ses yeux.

Il venait de mourir et voilà qu’il se retrouvait désormais dans un Paradis qui ressemblait tristement à un centre administratif, sauf que les arrivants étaient accueillis non par des fonctionnaires dotés d’un cafardeux costume, mais par des bébés anges ailés complètement nus. Ils étaient cependant tout aussi désagréables que les hommes sur Terre.

Devant lui, un monde fou s’agitait dans la confusion la plus totale. Les anges avaient beau disperser l’immense foule, confuse de ne pas savoir où elle se trouvait, en leur demandant de se diriger vers tel ou tel nuage pour qu’on vienne s’occuper d’eux, des centaines de personnes apparaissaient chaque minute.

— Foutu attentat ! grogna l’un des nourrissons. Comme si on n’avait pas assez de boulot comme ça ! rajouta-t-il en se précipitant vers un trentenaire. Monsieur ! Monsieur ! Vous allez vers le nuage ZAHuoNA256-72bA ! Vous devez rejoindre celui du SUVNpz-14Cd qui se trouve à votre gauche ! Non ! Pas celui-là ! Votre autre gauche Monsieur ! Monsieur ! Raaah !

Le vieillard se demanda pendant encore combien de temps il allait rester là tout en poussant un soupir. Soudain, une jeune femme s’approcha de lui.

— Excusez-moi, demanda-t-elle, puis-je m’asseoir ?

— Bien sûr, mademoiselle ! répondit-il, ravi qu’une personne, séduisante de plus, lui porta un peu de compagnie.

Elle se mit à côté de lui. Elle poussa elle aussi un soupir, mais de soulagement.

— Pfffiu ! J’en pouvais plus ! Ça fait une éternité que j’attends debout dans cet enfer ! Et vous ?

— Si j’ai encore la notion terrestre du temps, réfléchit le vieillard tout en continuant de caresser ses poils blancs du menton, ça doit bien faire 7 heures.

— Sept heures ! répéta-t-elle en ouvrant ses grands yeux verts. Mais comment vous faîtes pour rester aussi serein ?!?

— Bah… énervé ou pas, ça ne va pas faire avancer plus rapidement la situation.

Un petit silence s’installa entre les deux, mais il fut très vite brisé par la jeune femme.

— Heu… dit-elle, gênée, si je puis ne pas être indiscrète… vous êtes là à cause de quoi ?

— D’une crise cardiaque. Vous savez, à mon âge, ça ne pardonne pas… et vous ?

— Accident de voiture. Je voulais rejoindre mon bureau au plus vite et, dans une rue étroite, je n’ai pas eu le temps d’éviter un camion qui venait d’en face…

Une larme coula sans prévenir sur l’une de ses joues. Le vieil homme l’essuya d’un revers de manche et tenta de la réconforter du mieux qu’il pouvait.

— Allons… allons… mademoiselle. Reprenez-vous…

Elle esquissa un sourire.

— Merci, vous êtes gentil.

Alors qu’il allait rajouter quelque chose, un des bébés anges se dirigea vers lui avec carton dans les mains.

— Monsieur Vantegem ?

— Ha ! Enfin ! s’écria l’homme âgé.

— J’ai lu votre dossier et il semblerait qu’il y a comme un problème…

— Un problème ? demanda-t-il, inquiet. Comment ça ?

— Vous n’êtes officiellement pas encore mort. Nous allons devoir vous faire encore attendre car vous pouvez d’un moment à un autre retourner en bas.

— Au contraire c’est merveilleux ! s’exclama la jeune femme. Ça veut dire qu’il a encore une chance de vivre à nouveau !

— Si vous le dîtes… répondit l’ange, insensible. Bon… j’ai encore à faire…

Puis il s’éloigna.

— Mais quel con ! jura-t-elle. Il vous annonce un problème alors que c’est en réalité une bonne nouvelle !

— Ça m’embête… lança le vieillard.

— Pourquoi ?! s’étonna-t-elle en le fixant de ses yeux émeraude.

— Parce que moi j’ai soixante-dix-sept ans et je vais peut-être revivre alors que vous, qui êtes si jeune, vous… vous…

La demoiselle lui prit alors sa main qu’il portait sans cesse à sa barbe.

— Allons…. allons… monsieur Vantegem. Reprenez-vous…

Ce fut à son tour de sourire.

Ils se regardèrent pendant quelques secondes. La jeune femme retira sa main puis découvrit quelque chose chez celle du vieil homme.

— Oh ! poussa-t-elle, surprise. Regardez vos doigts ! Ils disparaissent !

Il mit sa main devant lui et remarqua qu’il pouvait voir le visage de son interlocutrice au travers. Très vite, tout son corps devint transparent.

— Au plaisir de vous avoir connu, monsieur Vantegem ! lança-t-elle joyeuse. Bon retour chez vous !

Et la jeune demoiselle se retrouva seule sur le banc.

Il entendit tout d’abord un simple boum. Puis un deuxième, un troisième, et tout plein d’autres. Il ouvrit doucement les yeux dans une grande salle blanche. Une femme, ridée, lui serrait la main. C’était sa femme. Elle ne put s’empêcher de crier et de pleurer de joie en entendant son mari qu’elle croyait mort prononce son prénom.

— Germaine ? murmura-t-il.

— Ou… oui ?

— J’espère qu’on vivra le plus longtemps possible.

— Je l’espère aussi, Hector, je l’espère aussi…

Elle se pencha et se blottit contre son cœur, tout aussi heureuse que lui.

L’attrape-temps

L

Nous figions le monde n’importe où dans n’importe quel temps. Il suffisait qu’on le dise dans nos silences, sans même nous regarder, pour se mettre d’accord. Je te disais « je t’aime » puis j’utilisais mon attrape-temps accroché à mon poignet.

L’attrape-temps était une drôle de machine qui ressemblait à une montre recyclée. Dotée d’un petit écran numérique, de deux boutons sur un côté et d’un engrenage de l’autre, elle dissimulait derrière cette apparence simpliste une effrayante complexité. Elle n’était pas très belle à voir mais c’était mon choix: je ne voulais pas que des curieux s’intéressent au résultat de sept longues années de travail et se l’approprient. Mon invention était trop en avance sur son temps et n’avait été de toute façon conçue par mon cœur que pour un autre cœur : mon homme.

L’appareil possédait une technologie hors du commun. Il me suffisait d’appuyer longtemps sur un premier bouton pour conserver le moment, d’un autre pour l’effacer. L’engrenage n’était là que pour le déclencher. Je ne pouvais sauvegarder un temps que pendant quarante-cinq secondes et seulement trois temps à la fois. Avant, je ne pouvais en saisir qu’un pendant dix secondes.

Il permettait de tout revoir, de tout ressentir. De revivre en quelque sorte un retour en arrière en temps réel. Le décor, les personnages, les odeurs, les sons, le toucher… tout dans un détail effrayant. Il était cependant impossible d’agir à l’intérieur d’un temps. On ne pouvait être que simple spectateur. On ne remontait jamais le temps : on revivait seulement un souvenir.

Le dernier que j’avais figé pour lui était une nuit. Celle qui sentait bon la pluie et la forêt sauvage. Celle où nous avions fait l’amour. Pour la lune, les étoiles, le vent humide mais pas pour nous. Non. Nous, nous étions dans le ciel pour aller toujours plus loin, plus haut.

Mais l’attrape-temps ne fonctionne plus depuis qu’il est tombé. Au mieux en panne, au pire cassé. Zéro seconde pour zéro rêve.

Voilà pourquoi je ne dormirai pas tant que je ne l’aurais pas réparé.

Tu verras, mon ange du passé, qu’il fera plus qu’attraper le temps.

Il t’attrapera toi.

Enrím

Cosmonaute vagabond dans l'espace rêvé, j'essaie tant bien que mal de matérialiser tout cet imaginaire qui me traverse.

Je suis aussi ici :