22. Une musique se jouait

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Estelle Ila, celle qui était considérée comme une traitresse, était toujours attachée sur la chaise dans la pièce lugubre.

Elle ne saurait dire depuis combien de temps elle était retenue prisonnière, même si le temps était pour elle une notion complètement aberrante. Tout ce qui comptait c’était son temps à lui.

Elle ressentait la faim. Elle ressentait la soif. Elle était également fatiguée et aurait bien voulu dormir. Elle fut admirative de toutes ces informations qui lui parvenaient : vouloir manger, boire et dormir.  Elle eut un rire bref.

Son autre elle, celle qui l’avait attachée, qui ne l’avait pas quittée d’un œil, s’énerva :

– Qu’est-ce qui te fait rire comme ça ?!

– Tout ça est complètement absurde, lança-t-elle d’un sourire moqueur.

– Ça fait des heures que tu dis ça ! répondit-elle, excédée. Comment tu peux encore sourire après tout ce que tu nous as fait et… ha !!!

Elle ne put terminer sa phrase : elle se roula subitement par terre, les mains sur le ventre, en se tordant dans une douleur mentale. Elle sentit la corde la reliant à Estelle Zu se rompre brutalement. Au même moment, toutes les autres Estelle vécurent elles aussi leur troisième propulsion. Au fond d’elle(s), une musique se jouait. Du piano.

La musclée entendit soudainement une voix. Ce n’était pas la sienne… enfin, ce n’était son autre elle, celle qui était sur la chaise. C’était une voix d’homme.

– Je suis désolé.

Elle(s) le reconnut(rent). C’était celui qui avait une liaison avec sa vie de vendeuse de flacons.

– Toi… ? lança l’athlète.

– Moi, répondit-il simplement.

Elle n’arrivait pas à se relever. La souffrance était insupportable. Elle(s) ne comprenai(en)t pas. Comment a-t-il pu arriver jusqu’ici ? Il ne venait pas de la porte, celle-ci était encore fermée ! Il était apparu comme… par magie !

Elle se tourna avec tous les efforts des mondes sur le côté et vit que l’homme était tout près d’elle. Même dans de pareilles circonstances, elle ne put s’empêcher de ressentir de l’attraction pour lui. Son regard ténébreux montrait une grande tristesse. Celui-ci reprit la parole :

– Et je suis aussi désolé pour ça.

Il présenta devant elle un pistolet et, pour ne pas faire durer une seconde de plus ce moment, qui était pour lui un véritable supplice, il lui tira une balle dans la tête.

*

La porte de la pièce s’ouvrit, laissant apparaître les quatre autres Estelle. Ces dernières eurent juste le temps de voir une de leur existence prendre fin devant elles. Celles-ci subirent aussitôt une quatrième propulsion.

La doctoresse se mit à genoux, pliée en deux, comme si elle venait de se prendre un poing dans l’estomac.

L’avocate tomba violemment en arrière, comme si elle venait de se faire percuter par l’avant.

La comédienne se fracassa au sol, inconsciente.

Seule la marchande était restée debout et sentait simplement son cœur s’accélérer davantage.

Estelle ne comprenait pas.

Comment pouvai(en)t-elle(s) réagir différemment après la perte d’une vie ? Et pourquoi une de ses existences supportaient les propulsions mieux que les autres ? Sans y penser plus longtemps, Elle decida(èrent) d’agir.

Elle pointa(èrent) une arme sur l’homme à travers la seule Estelle qui était encore debout : la marchande.

L’homme à la peau mate gratta nerveusement ses cheveux noirs mi-longs. Bien que physiquement il ne présentait aucune fatigue, il semblait intérieurement épuisé.

– Non, s’il-te-plait, ne me tue pas Estelle.

La vendeuse ne put s’empêcher de rire jaune.

– Ha oui ? Cela ne me semble pas très équitable, lança-t-elle en montrant « son » cadavre au sol.

Elle tremblait mais sa volonté était certaine : elle allait tuer cet homme. Dire qu’il avait couché avec elle à plusieurs reprises !

La femme qui était ligotée intervient :

– Je sais que c’est très compliqué à comprendre…

– As qui le dis-tu ! l’interrompit-elle dans tous ses états.

L’autre Estelle continua malgré tout :

–  .. mais tout ce qu’il fait, c’est pour toi.

Elle(s) resta(èrent) interloquée(s). La ligotée profita de ce silence :

– Il ne le fait pas par gaieté de cœur, dit-elle.

Estelle les regardait comme s’ils étaient des fous bons à être enfermés à l’asile jusqu’à la fin de leurs jours.

– Vous êtes des malades ! cria-elle. C’est justement ça qui est absurde ! Il nous rendrait service en me baisant puis en nous tuant les unes après les autres ?!

Elle s’emporta de plus en plus. Son visage était rouge.

– Adieu ! hurla-t-elle.

D’un coup, Estelle Fritz se leva. Elle avait fait semblant de s’évanouir, bien que ce fut très difficile pour elle de dissimuler sa douleur. La doctoresse et l’avocate, quant à elles, étaient encore incapables de réagir. La comédienne tenait elle aussi un pistolet. Elle le pointa sur la tête de l’homme. Elle(s) voulai(en)t le tuer toutes les deux en même temps.

– Attention Ruben ! avertit la prisonnière.

Une première balle siffla au-dessus de sa tête tandis qu’une deuxième le toucha dans son épaule droite. Gaucher, cela ne l’empêcha pas de tirer à son tour sur celle qui était la plus proche d’elle mais pas sur la Estelle que l’on aurait pu croire. Un filet de sang coula de la tête de la prisonnière qui ne bougeait plus de la chaise. Elle était morte.

Les autres Estelle, stupéfaites, hurlèrent de nouveau, complètement en proie à leur souffrance psychique. La vendeuse, bien que debout, était sous le choc émotionnel et était comme paralysée.

Ruben en profita pour tirer rapidement à nouveau, cette fois dans le crâne de la comédienne. Celle-ci s’effondra.

Elle(s) n’étai(en)t plus que trois.

L’enchainement des propulsions était insupportable. Une véritable torture. Jamais de toute(s) sa(ses) vie(s) elle(s) n’avai(en)t ressenti une telle déchirure.

Alors qu’elle(s) pensèrent que la vendeuse serait la prochaine cible, l’homme visa contre toute attente l’avocate d’un geste précis. On entendit un nouveau coup de feu. Estelle Vanniere s’écroula.

Elle(s) n’étai(en)t plus que deux.

Leur bourreau se tourna ensuite vers la doctoresse.

– Je… je t’en supplie, lança cette dernière, à terre, complétement livide.

Il ne l’écouta et, dans une détermination impressionnante, appuya sur la détente.

Estelle Lanie succomba d’une balle dans le cœur.

Estelle, la marchande, celle qui n’avait jamais eu de nom de famille, était désormais toute seule.

Elle n’était désormais plus qu’une.

Par Enrím

Enrím

Il paraît que je m'égare souvent dans la forêt de mes rêveries. J'aime passer mon temps libre dans le monde sauvage de l'imaginaire pour en arracher des pensées, des histoires, des notes, des nouvelles, des poèmes.

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