23. Seule au(x) monde(s)

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La femme fut tellement en proie à ses émotions, si fortes, si contradictoires, partagées entre la frayeur et la haine, que son cerveau décida de déconnecter son cœur pour la préserver.

Elle se sentit là et ailleurs à la fois. Elle avait conscience de ce qui se passait mais c’était comme si une sorte de brume s’était installée en elle et autour d’elle. Comme si elle était une simple spectatrice et qu’elle se regardait au loin.

Dans un automatisme des plus étonnants, elle regarda un par un les corps inertes de la pièce comme si ce n’était pas les siens. Comme s’il s’agissait de parfaits inconnus.

Pourtant, par terre, c’était bien elle(s). Sur la chaise aussi. Ses visages, identiques au sien, semblaient dormir. Sauf que la vie les avait définitivement quittées et qu’elle n’animait plus que cette existence. La dernière.

Estelle était désormais seule au(x) monde(s).

Après un temps infiniment long et court, dans un comportement indéchiffrable, elle fixa l’homme. Ce dernier ne l’avait pas quitté des yeux et se tenait toujours debout malgré sa blessure. Il ne tentait même pas d’arrêter le sang qui coulait de son épaule. Il semblait n’accorder aucune attention à son état physique.

Estelle n’avait pas bougé depuis le dernier échange de tirs. Elle tenait toujours l’arme en direction de l’homme. Sa main ne tremblait plus.

Les mots sortirent tous seuls de sa bouche :

– Estelle Zu, celle qui jouait de la musique, une. Estelle Parn, celle qui voulait montrer qu’elle était une femme forte, deux. Estelle Ila, celle qui nous avait trahi, qui avait réussi à se détacher de nous et devenir ton alliée, trois. Estelle Fritz, celle qui jouait au théâtre, quatre. Estelle Vanniere, celle qui plaidait au tribunal, cinq. Estelle Lanie, celle qui prenait soin des autres, six.

Ses phrases étaient courtes, lentes.

– Tu possèdes un revolver. Le chargeur est un barillet contenant six balles. Il est maintenant vide.

Elle marqua un silence puis reprit.

– Le mien est plein.

L’homme jeta son arme à terre. Ses yeux noirs s’étaient remplis de larmes qui coulaient désormais sur ses joues puis sur sa barbe.

– Tu as toujours été une femme très intelligente, lança-t-il. Même dans un moment comme celui-là.

Il leva doucement son bras valide en l’air pour lui montrer qu’il ne pouvait plus rien faire contre elle.

– Si tu me tues maintenant, tout ce que j’aurais fait jusqu’ici n’aura servi à rien. Tu seras alors perdue à jamais et tu ne pourras plus jamais revenir.

Les cadavres.

Le sang.

La mort.

Un coup de feu.

L’homme tomba à genoux et laissa échapper des râles de douleur.

Estelle venait de tirer dans son ventre.

L’homme arriva malgré tout à lui parler.

– Tu… tu dois me croire. Tout ce que tu vois… est trompeur. Je ne tue pas… je t’aide.

Elle ne put s’empêcher de sourire froidement en attendant sa dernière phrase.

– Très bien. Aide-moi. Pourquoi tu nous fais ça ?

L’homme grimaça.

– Je… je ne peux pas te le dire.

– Dommage, répondit-elle en visant sa tête avec le pistolet.

Alors qu’elle était sur le point de tirer, d’en finir une bonne fois pour toute avec lui, il reprit la parole :

– Très bien… je vais tout te dévoiler. Ça ne va pas marcher mais… tant pis. J’en ai marre… Je… je suis fatigué.

Il eut d’énorme sanglots mais parvint au bout d’une minute à les calmer.

– Je… je n’ai plus beaucoup de temps. Et toi non plus. Alors… écoute-moi.

Il reprit difficilement sa respiration.

– Tu t’appelles Estelle Amay. Tu es une grande scientifique française. Tu as publié de nombreux articles scientifiques. Nous nous sommes rencontrés à la fac. Nous… nous sommes tombés amoureux et vivons ensemble depuis plusieurs années.

La femme le laissa raconter sa folie sans montrer de réaction.

– Tu as toujours été persuadée de l’existence de mondes parallèles au nôtre. Tu en es tellement convaincue que même moi je t’ai cru et t’ai suivi dans cette voie.

Il cracha du sang puis continua.

–  Quand… quand tu étais petite, ton grand frère avait été agressé et s’était retrouvé dans le coma. Un soir, alors que tu étais dans sa chambre d’hôpital, et que ton frère était depuis des semaines toujours inconscient dans le lit, ta mère t’avait laissée seule pour aller vous chercher à manger. Tu t’étais peu après endormie. Soudain, tu as entendu le cardiogramme faire plus de bruits que d’habitude. Ça t’a réveillé.

Il grimaça. Il avait vraiment mal.

– Tu t’étais retournée et… tu l’as vu ! Oui… tu as vu ton frère à l’autre bout de la chambre alors qu’il était toujours allongé dans le lit ! C’était son fantôme ! Il courait vers toi mais il était repoussé par une force ! À peine tu l’avais vu qu’il avait déjà disparu !

Il toussa salement. Il respirait de plus en plus difficilement.

– Ça… ça aurait pu être un simple rêve d’enfant… sauf qu’il avait laissé tomber quelque chose par terre… un carnet.

Estelle ne fut jamais aussi attentive de toutes ses vies qu’à ce moment-là.

– Tu as toujours caché ce que tu as vu à ta mère… et à tous les autres… sauf à moi. C’est ton plus grand secret. Tu savais qu’on ne t’aurait pas cru. Même avec le carnet. Pourtant… il est la preuve que ton frère essayait de revenir. De se réveiller. Car ce carnet contenait ses notes ! Tu comprends ? Il écrivait dedans ses aventures ! Et, en le lisant, tu as découvert qu’il était égaré dans des mondes différents et inconnus du nôtre !

Soudain, il vomit une flaque de sang. Ce qui ne l’empêcha pas de reprendre.

– Alors pendant des années tu as travaillé très dur pour devenir celle que tu es aujourd’hui. Pour… pour le retrouver.

Il était de plus en plus blanc.

– Ensemble, nous avons longuement étudié et avons fini par concevoir une machine. Ça devait te permettre de voyager dans des mondes parallèles pour partir à sa recherche… mais ça n’a pas marché comme prévu. Tu t’es retrouvée dans un sommeil profond… je n’arrivais plus à te réveiller. J’ai alors vu à travers la machine que tu étais bloquée dans des versions virtuelles de notre ville. Que tu avais perdu la mémoire. Que chacun de tes traits, les plus forts de ta personnalité, se s’étaient divisés et retrouvés dans chacune de ces versions.

Il tentait de parler le plus rapidement possible car il n’en avait plus pour longtemps.

– Tu n’as jamais eu de pouvoirs. Tu n’as jamais été plusieurs Estelle. Tu… tu as toujours été comme tout le monde… tu n’as toujours eu qu’une seule vie. J’ai réussi à me connecter à la machine et venir dans ces mondes. Je t’ai dit à de nombreuses reprises de ce qu’il se passait réellement mais tu ne m’as jamais cru. La machine t’avait inventé de fabuleuses vies, et, à chaque fois que je venais te raconter la réalité, tout plantait et recommençait à zéro. Je désespérais. Plus je me connectais et plus la machine menaçait de s’éteindre. Et ça signifiait que je risquais de te perdre car il fallait que tu te réveilles avant… mais un jour, j’ai réussi à convaincre l’une de tes existences. Ton toi vétérinaire : Estelle Ila. Peut-être qu’elle était celle qui avait le plus conscience des anomalies ? Quoi qu’il en soit, elle se détacha des autres Estelle et tu l’as alors oublié. C’est ainsi qu’elle est devenue mon alliée.

Il eut une quinte de toux à ne plus en finir et Estelle crut le perdre à ce moment-là mais, dans un immense effort, il persévérera.

– J’avais compris que te raisonner n’allait plus marcher… il restait peu de temps. Alors il me fallait effacer l’une après l’autre tes copies. Dans l’ordre de leur apparition. Car oui, au début, tu étais seule. Puis deux. Puis trois. Quatre, cinq… et plus tu te divisais, et plus tu te perdais, et plus tu te persuadais que tes vies avaient toujours été là. Il te fallait redevenir unique, puis disparaitre du virtuel. Tu l’as compris : tu es la première version… l’originale. Si j’ai fait tout ça c’est pour que tu te réveilles.

Son corps tomba sur le côté.

Sa voix devint très faible.

– C’était ma dernière apparition… la machine va s’éteindre…

Ses yeux noirs s’éteignirent doucement sur elle.

– Je t’aime, Estelle…

Puis il ne bougea plus.

Ces mots… cette façon de les prononcer…

Soudain, des images survinrent dans sa tête ou alors dans son cœur.

Elle s’aperçut sur les bancs de la faculté. Un homme lui souriait. C’était Ruben.

Elle se vit plus tard dans ses bras. Elle l’embrassait. Il lui soufflait des mots doux.

Elle se regarda travailler jours et nuits en sa compagnie. Une grande machine, complexe, était en train de se construire.

Elle s’observa se brancher sur leur projet fini. Lancer le logiciel depuis l’écran.

Il s’agissait des morceaux de sa vie.

La seule, la vraie.

Estelle, subitement, prit le pistolet et tira.

Elle recula.

Elle avait retourné le revolver contre elle. Contre sa poitrine.

L’arme glissa de sa main.

Elle jeta son dernier instant de vie dans les yeux de Ruben.

Était-il au moins encore là ?

Elle tomba par terre et expira son dernier souffle.

Par Enrím

Enrím

Né à Paris en 1990, il paraît que je sens bon la forêt sauvage. Je travaille dans le monde du droit mais j'aime bien passer mon temps libre dans le monde tordu de l'imaginaire pour en arracher des pensées, des histoires, des notes, des nouvelles, des poèmes.

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