L’expérience

L

Dans une grande excitation, ses trois yeux, aussi sombres que pouvait l’être l’obscurité, fixaient intensément la fiole qui finissait de se remplir goutte par goutte. La quantité du liquide, à peine vingt millilitres, de couleur grise, semblait infime mais représentait en réalité deux longues années de travail. Il avait dû passer de longues nuits dans de nombreuses bibliothèques pour chercher les rares livres qui l’intéressaient. Puis il devait surtout les comprendre.

Lui, comme ses confrères, avaient été entraînés dès leur naissance sur le physique. Pas la physique. Encore moins la chimie, la biologie, les mathématiques ou n’importe quelle autre matière qui y ressemblait. Toutes ces connaissances compliquées étaient dédiées aux « Ratés », ces individus qui n’entraient pas dans les critères… ce qu’il n’était surtout pas, bien au contraire ! On l’avait très vite appelé dans son milieu « Le Destructeur ».

Ses immenses pattes poilues, aussi bien antérieures que postérieures, dotées de griffes solides très aiguisées, pouvaient détruire n’importe quoi. Le reste de son corps, trois cents kilos de muscles, recouverts de plusieurs épaisseurs d’écailles vert glacier –sauf le cou où était disposé curieusement un simple duvet-, pouvait se lancer tel un boulet de canon contre n’importe quel obstacle avec une étonnante agilité. Lors d’une mission, s’il fallait dégager le terrain, c’était lui qu’on allait chercher.

Il était aussi craint que respecté de tous. Mais cela ne lui suffisait pas. Il lui fallait toujours plus. Il voulait être plus fort. Plus terrifiant. L’idée d’être le meilleur l’obsédait. C’est pourquoi il avait demandé une pause. Pause qu’on lui avait aisément accordé en raison de tous ses services accomplis avec succès.

Il en profita pour suivre la voie des « Ratés » qui réussissait des choses de plus en plus grandes, de plus en plus impressionnantes. Ils avaient pris une place très importante dans la société, bien qu’ils soient toujours considérés comme des rebuts. Il s’était alors inspiré de leurs exploits en s’improvisant scientifique. Il n’avait pas hésité à s’enfermer, à acheter le matériel adéquat, à même demander discrètement de l’aide à un ou deux « Ratés » pour lui enseigner les bases fondamentales. Le reste, il l’avait fait tout seul. Comme un grand. De deux mètres soixante.

La dernière goutte tomba dans le tube. C’était prêt. Il prit délicatement la seringue dans sa patte droite, la remplit en respectant scrupuleusement la dose, puis la contempla. C’était l’heure de vérité. Il dissimula tant bien que mal une certaine angoisse, sentiment qu’il ne ressentait presque jamais. Et si… ? Non. Il avait vérifié encore et encore les formules.  Il ne pouvait pas y renoncer. Pas maintenant. Pas après autant de temps consacré à cet objectif. Il respira un grand coup.

Il s’injecta le produit dans le cou puis s’observa devant la glace. Rien. Il ne s’était absolument rien passé. Tout était à sa place. Ses écailles, ses poils, ses griffes, ses yeux, sa corpulence. Il n’était ni plus grand ni plus musclé. Rien n’avait poussé. Rien ne s’était retiré. Il soupira en reposant l’aiguille. Il aurait tant aimé avoir au moins des cornes sur sa tête massive. Tant pis. Il allait revoir ses recherches…

Soudain, son ventre provoqua de curieux gargouillements puis il ressentit des barres de douleur. Il se plia instinctivement en deux dans un grognement, la main sur l’estomac. Il eut à peine le temps de comprendre ce qui lui arrivait qu’il ressentit une énorme chaleur lui parcourir le corps. Il émit un son grave plus fort. C’était comme si on l’avait allumé de l’intérieur. Il était devenu un brasier qui ne laissait montrer aucune flamme. Il chercha à réguler sa température en faisant pendre sa grosse langue mais son cœur s’était mis à se battre à une vitesse effrénée, ce qui l’empêcha de respirer normalement. Il fut très vite pris de convulsions. Ses écailles, ses poils ainsi que ses griffes tombèrent progressivement tandis qu’il avait s’accrochait du mieux qu’il pouvait sur la table pour ne pas tomber. Il souffrait. Intensément.

La transformation prenait du temps. Il cria quand il sentit un de ses yeux sortir de lui pour s’écraser mollement par terre. Il n’en pouvait plus. Jamais il ne s’était senti aussi vulnérable qu’à ce moment précis. La tête lui tourna violemment. Il s’écroula.

Il ne sut combien de temps il avait perdu connaissance. Il entendait, voyait beaucoup moins bien. Et il avait froid. Atrocement froid. Le moindre de ses mouvements étaient un supplice. Il n’osait pas bouger. Il ne percevait que son souffle beaucoup plus discret. Qu’était-il devenu ? Il se sentait faible. Si faible. Il se regarda par hasard dans la glace qui se tenait face à lui. Il se dévisagea durant d’interminables secondes avant d’hurler de toutes ses forces.

Le miroir reflétait l’image d’un humain terrifié.

Par Enrím

Enrím

Né à Paris en 1990, il paraît que je sens bon la forêt sauvage. Je travaille dans le monde du droit mais j'aime bien passer mon temps libre dans le monde tordu de l'imaginaire pour en arracher des pensées, des histoires, des notes, des nouvelles, des poèmes.

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