Les Vies d’Estelle/s

L

2. Le stéthoscope sur son cœur

Plus loin, et pourtant si près, une femme, doctoresse de son état, travaillait dans son cabinet. Il était assez tard mais cette femme aimait plus que tout son travail. Elle n’hésitait pas à passer des nuits très courtes pour pouvoir ausculter le plus de patients possibles. La demande était forte, surtout en cette période particulière de l’année.

À ce moment précis, cette femme, à la chevelure courte, analysait l’état de santé d’une autre femme qui venait régulièrement la voir. Cette dernière prétextait le plus souvent une quelconque faiblesse pour venir. Il faut dire que la doctoresse était belle. Ses yeux étaient d’une couleur telle que, derrière ses lunettes, on ne voyait qu’eux.

Mais alors qu’elle diagnostiquait de près sa fidèle patiente, au plus grand plaisir de celle-ci, la femme sentit en elle comme deux mains invisibles la traverser, rentrer au plus profond de son âme avant de couper, d’un geste vif, une corde invisible. Elle sentit un lien se rompre brutalement.

Subitement, dans un geste de survie, la doctoresse porta le stéthoscope sur son cœur. Elle entendit très distinctement son rythme cardiaque malgré l’épaisseur de la blouse. Les battements étaient rapides, violents, irréguliers. Sa respiration, rauque et puissante à la fois. Alors que la chaleur lui montait à la tête, le froid la gela de l’intérieur.

Elle n’arriva pas à comprendre ce qui lui arrivait. Toute tremblante, la femme parvint à s’asseoir mais avec difficultés. Sa patiente la regarda toute troublée mais elle ne lui porta plus aucune attention.

Elle resta de longues secondes le regard perdu dans le vide. Elle était en train de réfléchir à une vitesse incroyable. Elle se faisait une consultation mentale. Elle analysa les symptômes, tenta de trouver la maladie susceptible de tous les provoquer. Elle eut quelques noms mais elle les balaya aussitôt. Cela ne correspondait à rien de connu.

Alors qu’elle était en train de s’étudier, elle se massa mécaniquement le front. Tout à coup, elle prit conscience de son geste et se concentra aussitôt à cet endroit. Il lui semblait sentir un morceau glacé. Tranchant. Elle chercha ses connexions. Il lui en manquait une. La vérité la frappa comme une évidence.

Elle était morte.

Jamais elle n’avait expérimenté quelque chose d’aussi atroce. Comme si, en moins d’une seconde, on avait détaché son esprit de son corps pour la propulser loin dans le ciel avant de l’aplatir aussitôt au sol.

Pourtant, malgré la violence, elle n’avait pas mal. Ce n’était pas de la douleur. C’était… autre chose. Mais la doctoresse estimait que c’était pire.

La patiente la regarda, très inquiète. Elle n’osait plus bouger. Il lui semblait avoir assisté à une scène surréaliste.

– Vous… vous allez bien ? osa-t-elle malgré tout demander, la voix chevrotante.

Estelle sursauta. Elle avait complètement oublié sa patiente qui était pourtant assise sur sa table d’examen à moitié nue.

– Oui… oui, répondit-elle toute gênée en se levant aussitôt. Je… je suis un peu fatiguée, c’est tout.

La patiente se détendit un peu.

– Vous m’avez fait peur ! s’exclama-t-elle. Vous devriez vous reposer ! Vous travaillez trop…

Cette femme avait la poitrine à l’air et aurait bien voulu, un instant encore, qu’Estelle se préoccupât de ses seins plutôt fermes et généreux. Mais son envie s’était envolée et se préoccupait d’Estelle avec une véritable sincérité.

– Vous avez raison… déclara cette dernière qui avait reprit des couleurs. Je vais suivre votre conseil… je vais prendre quelques jours de repos.

Au grand soulagement d’Estelle, sa patiente, que nous pouvons soupçonner d’être un peu amoureuse, ne revint pas sur le sujet pendant tout le reste du rendez-vous. Elle fit cependant attention à son médecin jusqu’à son départ.

Une fois la patiente sortie du cabinet, Estelle ne put s’empêcher de se retoucher le front. C’est la première fois qu’elle mourait. Elle avait encore la sensation d’avoir la lame dans la tête.

Elle se posa alors une question qui allait la suivre pendant longtemps.

Pourquoi l’avoir tué ?

Enrím

Né à Paris en 1990, il paraît que je sens bon la forêt sauvage. Je travaille dans le monde du droit mais j'aime bien passer mon temps libre dans le monde tordu de l'imaginaire pour en arracher des pensées, des histoires, des notes, des poèmes.

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