Les Vies d’Estelle(s)

L

16. Reprendre le contrôle de ses vies

Elles se réveillèrent en même temps, vaseuses. Elles restèrent de longues minutes sans rien faire, sans même aucune pensée. Comme des spectatrices de leur propre existence ne faisant que regarder ce qui se passait devant elles.

Il y avait des murs blancs pour trois Estelle : l’avocate, la doctoresse et la comédienne étaient à l’hôpital. Elles entendaient les bruits électroniques des machines qui l’entouraient et, curieusement, cela leur provoquait un trouble particulier. Elles étaient décidemment devenues très sensibles, trop même. Elles firent le point : Fritz et Lannie étaient toutes deux situées dans le même établissement mais, heureusement, pas du même monde, sinon cela aurait pu être quelque peu gênant aussi bien pour Estelle que pour les personnes qui les auraient vues. Vanniere, quant à elle, était dans un autre de la même ville.

La musicienne et la prostituée ne connurent pas le même sort. Zu s’était écroulée devant son piano, avant d’être récupérée par son personnel et d’être placée dans son lit. Son médecin personnel avait été contacté en urgence et avait indiqué que son état ne nécessitait pas de l’hospitaliser. Estelle, elle, à savoir l’existence qui n’avait pas de nom, avait tourné de l’œil dans le lit de sa boutique toute seule.

Elles avaient toutes connu une deuxième propulsion, beaucoup plus intense et violente que la première. Un nouveau lien avait été rompu et la foraine avait connu un sort tout aussi tragique que l’écrivaine. Au-delà de l’image de la voiture qui s’était répétée en boucle, elles s’étaient senties sortir d’elles-mêmes avant de revenir à nouveau. C’était un phénomène tellement étrange et, une fois de plus, irrationnel. Or, Estelle détestait par dessus tout ne pas pouvoir donner d’explications. Cela revenait à ne rien maîtriser et tout subir. D’autant plus qu’on connaissait son plus grand secret et, pire encore, on voulait mettre fin à toutes ses existences. Qu’une autre Estelle était dans le coup et visiblement une ennemie. Elle(s) ne se sentaien(t) plus en sécurité. Elles devaien(t) partir.

La musicienne, la doctoresse et la comédienne récupérèrent leurs affaires, convainquirent fermement les soignants qui s’occupaient d’elles de les laisser partirent et rentrèrent aussitôt chez elles, tout en prenant bien la précaution de s’éloigner de la route et de s’assurer que personne ne les suivait. Elles s’enfermèrent à clefs, fermèrent les volets et se mirent chacune à sortir des feuilles et des crayons.

Estelle avait pris la résolution ferme de ne plus être en proie à ses peurs les plus profondes. Elle ne voulait plus être une victime. Elle voulait reprendre le contrôle de ses vies mais, surtout avoir le droit de les vivre. Elle n’avait rien faire de mal. Elle avait cette particularité si unique aux mondes, et alors ? Elle n’y était pour rien.

Il était temps pour Estelle de devenir la traqueuse. Et elles étaient encore cinq.

Enrím

Né à Paris en 1990, il paraît que je sens bon la forêt sauvage. Je travaille dans le monde du droit mais j'aime bien passer mon temps libre dans le monde tordu de l'imaginaire pour en arracher des pensées, des histoires, des notes, des poèmes.

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