Les Vies d’Estelle(s)

L

15. Plus jamais en sécurité

Une corde, qui paraissait encore si solide ne serait-ce qu’un instant, se coupa en elle(s).

L’avocate, qui était en train de rentrer à son domicile, projeta son corps en arrière, comme pour se protéger d’un danger invisible. Elle lâcha tout ce qu’elle portait, sac et dossiers, puis s’effondra au sol. Elle avait cette impression que quelque chose d’énorme, de lourd, s’était projetée contre elle. Seulement, ce n’était pas qu’une sensation. Elle avait l’image nette d’une voiture noire qui arrivait à toute vitesse en sa direction. Elle avait senti un choc puis plus rien. Elle était pourtant dans un parc, entouré uniquement de verdure. Il n’existait aucune circulation à cet endroit. Elle ne comprenait pas.

Les passants à proximité s’étaient arrêtés pour lui venir en aide. Un homme s’était agenouillé et lui avait saisi le bras.

– Madame, madame… vous allez bien ?

Les yeux écarquillés, Estelle tremblait de la tête aux pieds. Elle se répétait la scène en boucle. Elle voyait et sentait la voiture la percuter encore et encore. Ailleurs, une doctoresse s’était écroulée dans son cabinet devant le regard ébahi d’un patient qui appela aussitôt celles et ceux qui attendaient leur tour dans la salle d’attente. Dans un autre lieu, la comédienne était tombée de la scène, à la stupeur générale du public qui avait poussé des cris d’inquiétudes. Autre part, une prostituée se tenait fermement à son lit et regardait le plafond avec souffrance. À un autre endroit, une musicienne se tenait devant son piano et joua, toute perturbée, les notes qui lui venaient.

L’homme, inquiet, interpella le groupe d’individus qui s’était maintenant formé autour d’eux.

– Elle ne répond pas… appelez les secours !

Estelle était là et pas là. Elle venait de vivre une nouvelle propulsion et, au moment même, toutes ses vies la subissaient à sa façon. Son esprit était envahi par cette voiture qui la heurta encore et encore.

Elle compta ses connexions et découvrit qu’il lui en manquait une. Elle réalisa avec horreur que son existence de foraine venait de s’éteindre. Elle hurla puis se mit à pleurer. Elles ne seraient plus jamais en sécurité.

Les Estelle(s) perdir(en)t la notion du temps et de l’espace. Elle(s) pianotai(en)t dans un parc allongée(s) sur un lit tout en regardant un tableau accroché sur un mur. Des images défilaient dans ses/leurs têtes à une vitesse folle. Elle(s) voyai(en)t le véhicule les heurter les unes après les autres. Elle(s) se découvrai(en)t morte(s) sur la route. Elle(s) aperçu(ren)t une copie d’elle(s) qui riait à côté de ses/leurs cadavres en dégustant un thé. Mais, dans toute cette vision d’horreur, elle(s) entendi(ren)t une voie chaude et familière.

– Estelle, reviens…

Une seconde plus tard, elles perdirent toute connaissance en même temps.

Enrím

Né à Paris en 1990, il paraît que je sens bon la forêt sauvage. Je travaille dans le monde du droit mais j'aime bien passer mon temps libre dans le monde tordu de l'imaginaire pour en arracher des pensées, des histoires, des notes, des poèmes.

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