Les Vies d’Estelle(s)

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1. Une agréable odeur de papier

Dans un temps difficile à cerner, il faisait beau.

Il suffisait de lever la tête et de regarder par la grande fenêtre du grand salon du grand appartement du grand immeuble de la grande ville pour s’en apercevoir. Les rayons solaires traversaient puissamment la pièce, si bien que tout était beau, tout était merveilleux. Il faisait si bon, il faisait si chaud.

La chaleur était telle qu’il se dégageait une agréable odeur de papier. On devinait facilement qu’elle émanait des livres puisque, en ces lieux, ces derniers, aux feuilles jaunies ou encore blanches, se comptaient par centaines. Il était impossible de ne pas les voir : ils étaient posés dans le salon sur les deux étagères en bois ancien, étalés sur la grande table en acacia massif, et  jetés à même le parquet. Ils envahissaient également en surnombre l’entrée, les chambres, ou encore des endroits moins dédiés comme la cuisine et la salle de bain. On les trouvait même jusque dans les toilettes à côté de la chasse d’eau. La moindre surface de ce grand appartement de ce grand immeuble de cette grande ville était occupée par ces créatures rectangulaires.

Vous trouverez peut-être ces lieux quelque peu désordonnés, voire chaotiques, selon où vous vous placez sur l’échelle du rangement et de l’ordre, mais pas pour Estelle. Pas pour cette grande femme aux yeux vifs, à la chevelure claire, aux tempéraments exceptionnels.

Son logement était une bibliothèque vivante. Il suffisait de se pencher sur l’un des ouvrages pour sentir son cœur battre. L’encre était son sang, le mot son globule. Un livre prenait nécessairement vie par la lecture, l’écriture n’était quant à elle qu’un corps qui s’assoupissait quand il n’était plus parcouru.

Près de la grande fenêtre du grand salon du grand appartement du grand immeuble de la grande ville, Estelle était confortablement installée dans son fauteuil préféré. C’était celui qui l’avait suivi depuis le début de sa carrière. Il était un peu vieux, il pouvait même sentir un peu mauvais, mais l’odeur du papier était en ce magnifique jour plus fort que tout. C’était à cet endroit précis et nulle part ailleurs que notre grande femme, aux yeux vifs, à la chevelure claire, aux tempéraments exceptionnels, pouvait animer une histoire.

Notre jolie grande femme, jolie car ses formes étaient une invitation sucrée, accompagnées de rires et de sourires qui pouvaient faire fondre n’importe qui, embrassa de son regard bleu foncé la collection placée à côté de son pied gauche. Ces ouvrages étaient tous issus du fruit de son imaginaire. On pouvait y voir une vingtaine de romans. Elle n’en était pas peu fière, la Estelle ! Plus de la moitié avait été publiée à travers le monde. On la connaissait plutôt bien et on l’aimait beaucoup.

Notre belle grande femme, belle car elle émanait cette aura si sensuelle qu’on aurait pu lui offrir notre cœur dans les premières secondes d’une rencontre, avait, parmi ses œuvres, un préféré. Il ne fallait pas le dire aux autres sinon ils en auraient été jaloux. Son préféré, c’était celui qu’elle tenait justement entre ses petites mains, petites par rapport à sa taille mais probablement pas si petites que cela par rapport à d’autres mains. Son préféré, il se nommait Les Limbes.

Les Limbes, c’était une histoire de voyages. Pas ici, non. Bien plus loin que le ciel bleu que l’on pouvait contempler par la grande fenêtre du grand salon du grand appartement du grand immeuble de la grande ville. On se déplaçait à travers des étoiles, des planètes, des bouts d’Univers, au bord d’un vaisseau tout vert. C’était une histoire de pure science-fiction. Le public en avait été fort étonné : Estelle, cette grande femme, avait pourtant l’habitude d’écrire des morceaux de vies très réalistes ! On ne sut pas pourquoi Estelle publia un jour Les Limbes. Estelle ne le savait pas elle-même. Était-ce parce qu’elle avait cette histoire enfouie en elle depuis toujours ?

Et, pendant que notre belle et grande jolie femme relisait à nouveau son petit favori, l’air si chaud, mais pourtant si doux, si bon, émanant de la grande fenêtre, la berça doucement jusqu’à l’endormir profondément. Le livre glissa lentement de ses doigts, comme pour ne pas la réveiller, puis tomba sur le sol.

C’est alors que la porte d’entrée, qu’elle ne fermait jamais, s’ouvrit doucement.

Un homme y pénétra, un long couteau à la main.

Il glissa à pas de loup dans le salon et, sans même regarder le visage de la femme endormie sur le canapé, lui planta d’un coup sec et précis la lame dans son front.

Il n’eut pas d’autre son que celui du sang coulant tout le long d’un corps qui était, une seconde encore, plein de vie. Le liquide rouge se répandit sur Les Limbes puis sur les autres livres au sol.

Estelle Dumet, l’écrivaine, n’était plus.

Ailleurs, une doctoresse, une foraine, une comédienne, une musicienne, une avocate et une marchande réagirent en même temps.

Sans attendre, et sans la moindre émotion, l’homme s’élança vers la grande fenêtre et se jeta tête la première dans le vide.

Enrím

Il paraît que je m'égare souvent dans la forêt de mes rêveries. J'aime passer mon temps libre dans le monde sauvage de l'imaginaire pour en arracher des pensées, des histoires, des notes, des nouvelles, des poèmes.

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