Les Vies d’Estelle/s

1. Une agréable odeur de papier

Une agréable odeur de papier se dégageait de la pièce. Elle émanait des livres.

Ces mondes de papier, aux feuilles jaunies ou encore blanches, étaient éparpillés un peu partout dans le grand salon : posés sur les deux étagères en bois ancien, étalés sur la grande table en acacia massif, ou jetés à même le parquet. Ils envahissaient également en surnombre l’entrée, la chambre, la cuisine, la salle de bain. On les trouvait jusque dans les toilettes. La moindre surface du grand appartement parisien, situé à Saint-Michel, était occupée par ces créatures rectangulaires.

Beaucoup de personnes trouveraient les lieux chaotiques mais pas Estelle. Non, pour cette grande femme aux yeux vifs et à la chevelure claire, son logement était une bibliothèque vivante. Il suffisait de se pencher sur l’un des ouvrages pour sentir son cœur battre en parcourant les pages. L’encre était son sang, le mot son globule. Un livre prenait nécessairement vie par la lecture, l’écriture ne créant qu’un corps qui s’assoupissait dès qu’on le fermait, jusqu’à se réveiller à nouveau en le rouvrant.

Un livre non lu est un livre mort’, aimait-elle dire avec certitude.

Près de la fenêtre ouverte, Estelle était posée dans son fauteuil de Manille, celui qui l’avait suivi depuis le début de sa carrière. Il était un peu vieux mais c’était sa place préférée. C’était à cet endroit précis qu’elle pouvait véritablement animer un livre.

Elle embrassa d’un regard bleu la collection issue de son imagination balancée ici et là. Constituée d’une vingtaine de romans, elle n’en était pas peu fière. Plus de la moitié a été publiée à travers le monde. Son histoire préférée restait sans doute, et à tout jamais, celle qu’elle tenait entre ses petites mains : ‘Les Limbes’.

Il était question de voyages à travers des planètes au bord d’un vaisseau vert. De la pure science-fiction. Elle ne savait pas pourquoi cette invention imaginaire la touchait plus que les autres. Peut-être parce que c’était la toute première qu’elle avait en tête et qu’il lui avait fallu, de manière surprenante, une décennie entière avant de la matérialiser.

Et pendant qu’elle relisait à nouveau son petit favori, l’air doux du printemps fleuri, qui allait et venait de la fenêtre, la berça doucement jusqu’à l’endormir profondément. Le livre glissa lentement de ses doigts pour tomber au sol.

C’est alors que la porte d’entrée, qu’elle ne fermait jamais, s’ouvrit doucement.

Un homme y pénétra, un long couteau à la main.

Il glissa à pas de loup dans le salon et, sans même regarder le visage de la femme endormie sur le canapé, lui planta d’un coup sec et précis la lame dans son front.

Il n’eut pas d’autre son que celui du sang coulant tout le long d’un corps qui était encore plein de vie. Le liquide rouge se répandit sur Les Limbes puis sur les autres livres au sol.

Estelle Dumet, l’écrivaine, n’était plus.

Ailleurs, une avocate, une foraine, une musicienne, une doctoresse et une prostituée tressaillirent.

Sans attendre, l’homme s’élança vers la fenêtre et se jeta tête la première dans le vide.

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