\\ Les Étoiles \\


Une étoile brille toujours pour quelqu’un.

Cette phrase était revenue en moi comme un écho lointain, tel un spectre qui, caché derrière le mur, attendait l’occasion de se montrer.

Et je les voyais, ces étoiles, derrière une grande vitre épaisse. Elles étaient là, juste devant moi, rassemblées en amas. Elles défilaient en un troupeau de lumières sauvages perdues dans l’intersidéral. Je me mis à rire intérieurement : s’il y avait bien quelqu’un de complètement paumé c’était moi.

Savoir que j’étais l’un de ces rares humains à jouer les cosmonautes et à me retrouver dans l’espace pour assister à ce magnifique spectacle m’aurait mis en émoi. D’autant plus que j’étais le seul à avoir été aussi loin (ce qui faisait aussi mon malheur). Mais j’avais l’habitude d’être anxieux et être clandestin dans un vaisseau spatial submergé d’extraterrestres n’était pas de nature à me rassurer.

Je m’étais retrouvé là, comme à mon habitude, complètement par hasard dans un endroit gris qui me fit penser à un lieu de stockage de matériels sauf qu’on volait, et même très haut, car il existait sur les murs latéraux des grands hublots qui montraient l’espace. On se déplaçait rapidement. La cape avait analysé beaucoup plus rapidement la situation que moi et m’avait indiqué aussitôt un endroit pour me cacher : derrière des grandes caisses métalliques. Ce n’était sans doute pas la meilleure planque, et cela faisait un bon moment que j’attendais maintenant sans savoir quoi faire. J’avais cependant cette vue céleste qui m’occupait un peu. Je me serais bien téléporté à nouveau mais c’était la première fois que je me retrouvais dans un astronef. Ce dernier était immense et sophistiqué. Je me disais que je pouvais peut-être y trouver un moyen de mettre la main sur des données permettant de localiser la Terre…

Je n’étais pour le moment pas tranquille du tout. J’apercevais de plus en plus d’extraterrestres qui traversaient de temps à autre la pièce. Ils faisaient à peu près ma taille mais avaient le corps épais: je ne voyais que leurs muscles. Et leur couleur rouge. Ils communiquaient entre eux par grognements et ne semblaient pas du tout sympathiques. Le traducteur universel me permit d’entendre quelques mots volés. Quelque chose de gros se préparait…

– Il faut attendre le bon moment, m’indiqua la cape. Ils sont nombreux et faits pour la guerre. Je ne pourrais pas te défendre longtemps s’ils nous découvrent…

Elle avait, une fois encore, trouvé les mots pour me rassurer. L’angoisse, cette bonne amie de toujours, revint se loger dans mon ventre pour jouer avec mes entrailles.

Une sirène se déclencha, et toutes les lumières du vaisseau clignotèrent comme un sapin de noël. Ce fut d’un coup l’agitation totale. Alors que je n’avais observé jusqu’ici qu’une dizaine d’individus, j’en voyais maintenant des centaines passer à quelques mètres de moi. J’étais visiblement dans un grand couloir menant à l’armurerie : ils allaient tous au même endroit pour en ressortir un instant plus tard en sens inverse, dotés d’une épaisse protection noire les couvrant de la tête aux pieds. Ils avaient, dans ce qui leur servait de pattes-mains, des capteurs de lumière. Je n’avais pas les mots pour décrire leur blindage. Comme je l’avais déjà écrit, mon français était trop pauvre pour raconter ces choses inconnues.

Soudain, l’un d’entre eux s’approcha dangereusement de moi. Je me mis aussitôt en boule dans le coin le plus sombre de l’entrepôt en retenant mon souffle. Je crus qu’il m’avait vu et qu’il venait me chercher. Heureusement, il n’avait fait que de s’appuyer contre l’une des caisses afin de remettre correctement son armure. Il avait le visage découvert. Le voir de plus près me permit de mieux le détailler : les petits traits noirs sur sa peau rouge, que j’avais pris pour des tatouages, étaient en réalité ses yeux. Il avait également un trou assez important au milieu du visage, cela devait être sa bouche.

– C’est le moment ! lança la cape.

Et sans que je comprenne quoi que ce soit, je la vis se défaire de moi et s’envoler droit vers le soldat. Elle s’enroula autour de son cou à une vitesse folle et le tira d’un coup sec en arrière. Le malheureux, surpris par l’attaque, n’eut pas le temps de faire quoi que ce soit ni d’émettre un seul cri. J’entendis un sinistre craquement puis son corps s’écroula lourdement au sol. Cela fit du bruit mais l’alarme et le pas de course des autres guerriers couvrirent largement sa chute. Le vêtement se défit lentement et se remit sur mes épaules. L’extraterrestre ne bougeait plus du tout.

– Il est… ? demandai-je.

– Oui, répondit simplement la cape.

– Ha… bon. Et… qu’est-ce que je fais maintenant ?

– Tu vas prendre son armure et la mettre. Il a l’air de s’adapter à toutes les morphologies. Ça va te couvrir entièrement et dissimuler ta forme humaine. Tu as cette chance qu’ils soient des bipèdes et fassent à peu près ta taille, même s’ils sont plus musclés que toi.

Je regardai mon propre corps. C’est vrai que j’étais plutôt gringalet…

– Bon bah quand faut y aller… soupirai-je.

Quelques instants plus tard, tout était prêt. J’avais mis par-dessus mes vêtements, la cape incluse, ce que portait le mort.  C’était en réalité plus une sorte de combinaison faite dans une structure avancée et complexe. En la mettant, celle-ci s’épaissit jusqu’à me donner une apparence herculéenne. Sans doute là un moyen de faire croire à l’ennemi que j’étais plus fort que ce que je l’étais vraiment, moi qui était plutôt champion de la catégorie poids plume. J’étais complètement recouvert et à l’extérieur rien ne laissait penser que je n’étais pas l’un des leurs. Une fois de plus la cape avait eu raison.

– Comment tu as su que ça allait me faire ça ? l’interrogeai-je.

– J’ai été conçue avec une partie de cette technologie, et d’autres choses, répondit-elle.

Etonné qu’elle me donna enfin une réponse aux questions que je posais sur elle, je continuai sur ma lancée :

– Et… par qui tu as été tissée ?

– Plus tard, lança-t-elle. Regarde par le hublot.

Je ne savais pas comment elle faisait pour “voir” alors qu’elle était dans la combinaison mais le paysage spatial avait effectivement changé. Nous nous approchions désormais dangereusement d’un autre vaisseau d’une dimension égale à celui dans lequel nous étions. Il était cependant très différent et semblait être fabriqué avec… des plantes ?

– C’est un abordage, remarquai-je

– Ça va être très agité dans très peu de temps, compléta le tissu. Il faut que l’on trouve leur carte de navigation rapidement et en toute discrétion.

– Facile… ironisai-je.

Aussitôt, nous avions pris soin de déplacer le cadavre dans un grand conteneur, non sans mal, avant de le refermer.

Pourvu qu’ils ne remarquent pas son absence, pensai-je.

– On va sortir de là et s’exposer, expliqua la cape. Comporte-toi exactement comme eux. Ils n’ont pas l’air intelligents. Grogne comme eux et ne parle que si c’est indispensable. Le traducteur universel fera le reste. Je t’aiderai à te diriger.

Prenant mon courage à deux mains, je sortis avec la plus grande discrétion des mondes de l’entrepôt de stockage. Je partis dans le même sens des autres soldats qui venaient de s’équiper, non sans avoir la trouille au ventre. Je me mêlai à la foule et imitai de mon mieux leur gestuelle. Je me sentais idiot car cela consistait à gonfler le torse et à bouger dynamiquement les bras et les jambes. Je préférais toutefois paraître bête que d’être découvert et finir en petits morceaux. Mes camarades et moi sortions du couloir puis traversâmes de multiples pièces dont leurs fonctionnalités m’étaient complètement inconnues. Nous avançâmes, à pas forcés, à une cadence qui m’avait déjà fatigué. J’entendais dans ma combinaison des grognements qui étaient des ordres donnés par les supérieurs…. sans doute une radio. Le traducteur fit son boulot :

– Avancez vers la zone de conflits ! Nous allons les envahir et ils mourront ! Armez vos gants !

Je vis alors les individus autour de moi frotter leurs mains l’une contre l’autre en tournant dans le sens des aiguilles d’une montre. Les ronds de lumières, gris jusqu’ici, devinrent jaunes. Je m’empressai de faire la même chose qu’eux et… ça changea de couleur ! Ouf. J’avais cru que mes paumes d’humain n’allaient pas réussir à activer le mécanisme. Je ne savais toujours pas ce qu’il fallait exactement en faire mais j’allais le savoir très vite.

– Je n’ai pas encore vu d’endroits intéressants, prononça la cape qui devait avoir l’option radar dans sa magie. Faut les suivre pour le moment. Pas le choix.

Je continuai à avancer même si mon corps entier hurlait de m’enfuir. Je voyais les extraterrestres tourner par moment leur tête vers moi alors j’essayai de me contenir et de refouler cette peur qu’ils ne semblaient pas connaître. Nous arrivâmes dans une immense pièce et je compris aussitôt ce qu’il se passait : ils avaient réussi à agripper le second vaisseau à l’aide de grosses lances sophistiquées qui avaient percé avec efficacité la coque qui semblait être faite avec des… feuilles (je n’arrivais pas à comprendre comment ça pouvait tenir et être solide). Ils s’étaient rapprochés de sorte que seuls quelques mètres séparaient les deux vaisseaux. Mon camp semblait être en bonne position car ils avaient mis en place des… ponts-tunnels de… lumière qui permettaient de traverser jusqu’à l’embarcation ennemie. Nous étions tellement nombreux à attendre pour passer par ces chemins que nous attendions serrés les uns contre les autres. Il y régnait un faux calme qui ne me plaisait pas. Ça ne m’arrangeait pas de rester là car je ne voulais pas traverser dans l’autre vaisseau ! Je voulais simplement chercher ici s’il existait une quelconque information sur la Terre !

– Cet endroit est un carrefour de plusieurs chemins, m’informa la cape. Il faudrait une diversion.

Soudain, comme si on l’avait entendu, il y eut un drôle de bruit puis ce fut soudain le chaos total. Cela engendra un mouvement de foule et je manquai de peu de me faire écrasé. Celui qui donnait des ordres à la radio hurlait :

– Ils se sont téléportés ! Tuez-les jusqu’au dernier !

Des centaines d’extraterrestres d’une autre espèce étaient sortis de nulle part et nous attaquaient. Ils ressemblaient à des arbres et ne portaient aucune protection ou d’arme sur eux. Ils n’étaient cependant pas sans défense car ils crachèrent sur nous des boules vertes qui, en explosant, libérèrent des… lucioles qui, à leur contact, brûlaient les combinaisons ainsi que leurs propriétaires.

Un des ‘miens’ avança sa patte-main vers l’un des troncs, la serra fort en poing avant de la relâcher une seconde plus tard : un laser rouge émana du cercle de lumière et fendit en deux son opposant. Aussitôt, les lucioles qui étaient sortis de ses sphères tombèrent au sol.

Comme s’il ne me suffisait pas d’être noyé dans toutes ces informations nouvelles, et d’esquiver aussi bien mes alliés que mes ennemis, mon cœur était en guerre. Je le sentais secoué comme jamais, comme s’il était dans le tambour d’une mode machine à laver. Je voulais prononcer la formule magique pour disparaître de cet enfer.

– Non ne le fais pas ! s’écria la cape. Tu vois l’entrée sur ta droite ? Va par-là !

L’accès n’était pas si loin mais il me fallut un temps fou avant d’y arriver. Entretemps, un ‘Tronc’ avait surgit devant moi, prêt à me serrer la gorge avec ses branches épaisses parsemés d’épines aussi grosses que des couteaux de cuisine. J’avais alors serré mon poing droit avant de le relâcher sur mon assaillant qui, gravement blessé, s’en alla sans demander son reste. Un ‘Rouge’ en combinaison le termina dans la foulée. C’était étrange de ne plus ressentir de culpabilité ni de pitié. J’étais obsédé par ma quête et j’aurais tué mères et enfants pour trouver un moyen de rentrer chez moi.

Une fois arrivé à destination, je m’engouffrai dans un long couloir et ce fut beaucoup plus calme. Un Rouge me croisa dans le sens opposé :

– Tu fais quoi ici ? Tu désertes ?! Retourne au combat ou meurs comme ces…

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase, j’avais ouvert ma paume devant sa tête qui était maintenant décorée d’un joli trou. Je n’avais pas de temps à perdre.

La cape me guida assez longuement sans qu’aucun autre incident n’intervint. Puis, soudain, elle me désigna une grande porte.

– Ici ! lança-t-elle.

Heureusement, ce fut ouvert et je rentrai sans difficulté. La salle était particulièrement sombre mais je pus malgré tout me guider grâce à la combinaison qui permettait de se déplacer dans ces conditions. Il y avait au milieu de la pièce un panneau de commandes. Mon attention porta sur un bouton où il était écrit « Navigation » dans la langue des Rouges. En appuyant dessus, la machine projeta par un hologramme une carte très réaliste en plusieurs dimensions. Des étoiles et des planètes apparurent par centaines tout autour de moi avec de magnifiques détails. Je ne connaissais forcément aucune d’entre elles et ma position, dévoilée par la machine, dans ce coin de l’univers ne m’aida absolument pas.

– Objet de la recherche ? lança une voix robotisée aussitôt traduite par la fonctionnalité de la cape. Je sentis aussitôt mes boyaux se tordre par la nervosité et l’excitation.

– Terre ! criai-je.

– Recherche « Terre » en cours… analyse… répondit la machine.

J’eus la sensation que le temps fut à ce moment-là figé. J’étais submergé par l’excitation et l’espoir. J’allais enfin la trouver ! J’allais enfin rentrer ! J’allais pouvoir les revoir ! Les serrer dans mes bras ! Leur dire ô combien ils m’avaient manqué et que je les aimais ! L’ordinateur exécuta encore sa tâche quand elle donna enfin la réponse :

– Donnée « Terre » inconnue.

Je fus abasourdi par la réponse.

– Comment ça tu ne connais pas la Terre ?! m’emportais-je.Tu connais combien de planètes ?!

– Il est recensé dans la navigation quarante-deux milliards sept cent quatre-vingt-neuf millions sept cent douze mille six cent et quatre-vingt-deux planètes.

– Et la Terre ne figure dans aucune d’entre elles ?!

– Parlez-vous de la comète Tair située dans l’EsbrÖn 3 ?

– J’en n’a rien à foutre de ta comète ! m’emportai-je. Je te parle de la Terre ! TERRE ! Dans la Voie lactée ! VOIE LACTÉE ! Dans le Système Solaire ! SYSTÈME SOLAIRE ! Avec Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Pluton !

– Données nouvelles intégrées… recherche en cours… inconnues.

Je fus désespéré. Je tentai malgré tout quelques planètes naines que je connaissais à part Pluton :

– Hauméa ? Eris ?

– Données inconnues.

– Le Soleil ?! SOLEIL !

– Donnée « Soleil » inconnue.

– … humain ?

– Donnée « Humain» inconnue.

Je m’arrêtai, à bout de souffle. J’avais hurlé le dernier mot avec ce qu’il me restait dans les poumons. On m’avait pris le cœur et on me l’avait jeté dans un broyeur avant de me le remettre dans la poitrine. J’étais là et plus là. J’avais risqué ma vie pour rien. Rien.

Un long moment s’écoula avant qu’une énorme secousse me projeta à terre et me réveilla un peu de mon choc émotionnel. J’avais pleuré et du mucus s’écoulait de mon nez. J’avais de plus en plus de mal à respirer.

– Une partie du vaisseau a explosé ! s’alarma la cape. Enlève la combinaison, vite !

– Pour… pourquoi ?

– Tu ne peux pas te téléporter sans l’enlever ! Je suis juste en dessous ! Il faut que j’en sorte !

Mais je ne fis rien et restai allongé au sol. J’étais sur le dos et je regardai la carte de l’hologramme sans répondre ni agir.

– Mais dépêche-toi ! continua-t-elle.

Mon corps comme mon esprit étaient en mode automatique. Les mots sortirent de ma bouche comme une évidence :

– Je n’en peux plus, dis-je. Je… je n’en ai plus… la force.

Privé d’oxygène, je scrutai les étoiles virtuelles, crus y voir mes trois amours, puis m’évanouis.