\\ Le Vagabond \\


\\ La Pièce \\

Moi qui avais connu des paysages merveilleux, avec du beau ciel tout plein au-dessus de la tête, de la belle herbe tout plein au-dessous des pieds, j’étais désormais pris entre des murs tout blanc.

Il n’y avait pas grand-chose à dire de plus, si ce n’était que je soupçonnais le plafond et le sol d’être un peu moins blancs, sans en être vraiment sûr. Il n’existait pas de porte, ni de fenêtre. Je ne comprenais pas comment je pouvais respirer. Quelques pas seulement me séparaient des parois. De quoi rendre claustrophobe n’importe qui, moi le premier.

Ne voyant pas la nécessité de m’attarder plus longtemps en ces lieux, je tirai la cape vers moi et prononça les mots pour me téléporter… sans qu’aucun son ne sortit de ma bouche.

Surpris, je recommençai à nouveau : toujours rien.

Mon cœur s’emballa. Je devais réciter la formule à haute voix pour partir ! Sans cela, j’étais coincé ici, entre ces murs blancs ! Je sentis un poids invisible s’appuyer contre ma cage thoracique.

Cape, cape ! pensai-je. Si tu es là, réponds !

Sans réponse.

Je posai mes mains sur le mur en face de moi. Ce n’était ni chaud ni froid.

Le tapotement de mes doigts contre la surface ne fit ressortir aucun bruit. Je me mis à trembler.

Cape ! Parle-moi !

Mais le silence fut toujours roi et j’en étais le bouffon.

Et tandis que la panique me gagnait, que mon cœur cognait aussi fort que moi, les murs se mirent en mouvement et s’avancèrent lentement vers moi. Je reculai, horrifié.

Cape ! Putain fais quelque chose !

Mais celle-ci ne réagit pas, restant un simple vêtement sur mes épaules. Je ne savais pas ce qu’il se passait. Les limites de la pièce me touchaient presque. J’allais donc finir comme ça… écrabouillé ?!

J’entendais le monarque du mutisme se moquer de moi, à me voir crier, hurler, à mettre des coups de poings dans les murs sans que rien ne vienne troubler le calme anormal de la pièce. Tout n’était que vacarme d’aucun son dans son royaume.

Mais alors que c’en était fini, qu’il ne restait à peine de la place pour mon corps qui s’appuyait de tout son poids pour repousser les parois, une image me vint. Celle de ma famille réunie, ma mère, ma sœur et lui, dans un soir d’été qui sentait bon la framboise. Ils riaient tous et me regardaient en souriant. La mort m’offrait un peu de mélancolie heureuse. Je m’accrochai à cette apparition fantôme, à cette matrice d’illusion qui me connectait à tout ce qui m’était plus de cher aux mondes. Un souvenir de vacances dans une maison de campagne pour mes dernières secondes, ce n’était pas si terrible.

Contre toute attente, les murs s’immobilisèrent… puis reculèrent. Je compris au plus profond de mes entrailles que la pièce réagissait à ce lien nourri à l’humanité. Je repris un peu de ce morceau de mémoire. Le soleil caressait ma peau. Un oiseau chantait je ne sais-où. Je les voyais, là, tous les trois, à s’amuser ensemble en préparant le dessert du dîner. Je ressentais tout leur amour. Ça me faisait du mal. Ça me faisait du bien. Je pleurais comme un con. Je fis un pas vers eux. Leurs rires s’amplifiaient. Leurs sourires s’élargissaient.  J’allais les rejoindre ! Nous allions enfin être à nouveau ensemble !

Ne les touche pas !

L’ordre avait surgi dans ma tête et me planta sur place. C’était la cape. Je l’avais sur moi, là-bas aussi.

Je dois les rejoindre ! lui criai-je. Ils sont là ! Là !

Tu ne peux pas, me répondit-elle, ce qui me fit l’effet d’un poignard en plein cœur. Ils sont la source de ta force mentale qui repousse ces murs. Puise en eux mais ne t’épuise pas à aller vers eux. Sinon ils disparaitront. Et nous aussi, écrasés.

Je fis alors tous les efforts des mondes pour rester là, seul. Ils étaient là et je ne pouvais rien faire. La dure réalité me frappait à nouveau. Encore une fois. Je vacillais, pris dans mes sentiments. J’avais des vagues à l’âme. Maman chantonnait. Ma petite sœur applaudissait. Lui dansait. Tout m’appelait. Tout. Mais je ne pouvais pas. Je ne devais pas.

Reviens ! Maintenant !

Je vis soudainement dans la pièce dans laquelle j’étais prisonnier des couleurs vertes et jaunes. De partout. Sur les murs, le sol, le plafond. De différentes nuances. Il y avait aussi des reliefs. Comme si un artiste était passé par là. La pièce, qui était si petite, qui était sur le point de se renfermer sur moi, était devenue grande, gigantesque. Mais, surtout, j’entendais des piaillements… j’entendais !

Le roi du silence était mort, et le bruit s’était assis sur le trône.

– Partons ! me conseilla la cape.

Je ne me fis pas prier deux fois. Je pris le tissu vers moi et prononça de toute ma voix les mots. Je pus enfin les entendre puis disparus.

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