\\ Le Vagabond \\


\\ Le Précipice \\

J’étais ici ou, et, là, j’étais moi, ou, et, lui, j’étais plus, ou, et, j’étais encore, ou, et, j’étais bientôt. J’étais ou je serai émotion qui sera ou était pensée et avant ou après parole. J’allais forcé où bon me semble, je montais en bas pour descendre d’en haut, je parlais muet pour voir sourd, je sentais le son pour toucher le goût. Je frappais en embrassant chacun d’entre toi, copies d’une seule personne à plusieurs. Plus, ou, et, moins je partais, moins, ou, et, plus, je m’approchais, plus, ou, et, moins j’étais fou, plus, ou, j’étais net. Je ne distinguerai plus le présent que fut le futur ni de de ce que sera le passé. Je me voulus lorsque je passe par la porte qui sera fermée. Je reviendrai lorsque je sais ce qu’il fut. Il sut qu’il sera je qu’il est lui. Il se rappellera ce qu’il est quand j’étais…

J’étais confus.

J’avais chuté. Longtemps. Ou à peine. Je n’en avais aucune idée. Je n’avais plus aucune notion du temps, ni même des choses. Je n’avais que des images en tête, revenant sans cesse par vagues, dans le plus grand désordre total, sans aucune logique, comme si quelqu’un s’était amusé à les mélanger et à me les donner telles quelles.

Surtout, j’avais froid. Atrocement froid.

La cape était elle aussi mal en point. Elle ne parlait plus. Elle ne le pouvait plus. Elle s’agitait mollement dans l’air.

Je ne voyais toujours rien. J’étais entouré de plusieurs couches d’épaisseurs de sans-lumière. Pourtant, j’étais toujours animé par cet instinct si humain : celui d’avancer.

Alors je me suis mis en marche. Encore et toujours. Comme depuis le début.

 

Les yeux cimentés, le corps bitumé,

Je marchais en mode automatique,

Au bruit de mes pas mécaniques,

Je suppliais, je suppliais…

 

Soudain, un son rauque, sortant de nulle part mais étant partout à la fois, se fit entendre.

Pourtant… je vis deux immenses jaunes me fixer. Il était là…

Encore plus grand, encore plus fort. Sa musculature s’était épaissie et ses poils étaient devenus plus longs. Ses crocs, qu’il avait sorti dans un sourire, plus pointus. Il était devenu une bête immense.

Et elle avait faim.

Faim de moi.

– Tu n’as plus le choix ! cria le monstre.

Sa voix, d’un ton si grave, résonna dans ma cage thoracique. Je faisais plus que l’entendre, je le sentais comme s’il s’exprimait à travers ma propre chair.

– Te souviens-tu de ce que je t’avais dit lors de notre première rencontre ?

Il laissa s’écouler quelques secondes mais je savais qu’il n’attendait de moi aucune réponse.

– Que j’avais le moyen de te faire rentrer chez toi ! En échange, je te demandais un tout petit rien…

Il fit un pas devant moi. Sa patte avant s’écrasa à côté de moi, me manquant de peu. Le choc a été si intense faisant sauter en l’air de quelques centimètres. Jamais je n’avais tremblé comme ça…

– … cela t’aurait évité toutes ces peines, toute ces souffrances… tu ne penses pas ? Pourquoi as-tu accepté l’aide de cette minable cape ? Ces voyages, ces aventures, au risque de tout perdre… pour quoi finalement ? Pour… rien. Pourquoi as-tu attendu si longtemps ? Ne les aimes-tu donc pas suffisamment ? Ne penses-tu pas qu’ils pleurent ton absence chaque jour qui passe… ?

 

Je sentais toute sa force mentale, puissante, immense, heurter la mienne, faible, ridicule.

Je vis ma mère, affaiblie, sur un canapé. Elle avait beaucoup perdu de son embonpoint. Elle était d’un calme effrayant mais les cernes en dessous de ses yeux parlaient pour elle. Ses paupières, lourdes, ne demandaient qu’à se fermer. Elle fixait la télévision d’un regard vide.

Je vis ma petite sœur, qui avait de l’énergie à revendre, qui bougeait et s’intéressait à toute chose, assise en tailleur sur un sol. Elle avait perdu sa curiosité, son éclat d’aventurière, et tournait la page d’un livre de gauche à droite sans rien lire. Elle avait tellement pleuré que son corps était devenu complétement sec.

Je le vis lui. Il avait tellement souffert qu’il avait fini par se retrouver dans les bras d’un autre homme avec qui il pouvait enfin recevoir de l’amour. Ils s’embrassaient longuement dans un lit, les corps se mélangeant l’un à l’autre, se promettant une nuit pleine de souvenirs…

– Il est temps de les retrouver… repris le monstre. Retrouve ta mère, retrouve ta sœur, retrouve ton homme. Ils ne méritent pas cette souffrance.

Il fit claquer sa langue entre ses canines.

– Accepte-moi… accepte qui je suis. Je suis une partie de toi que tu refoules depuis des années. Je suis la source de toutes tes colères, de toutes tes frustrations. Tu as toujours voulu être bon, être gentil… regarde où ça t’a mené. Tu mérites d’être heureux. D’être qui tu es vraiment. Pourquoi me vois-tu comme si j’étais le mal ? Tu sais bien que c’est faux… je te demande d’être seulement… toi. Tu seras alors heureux… à jamais !

La vision des êtres que j’avais de plus cher en tous les mondes fut la goutte de trop. Je n’en pouvais plus. Je me fichais de tout désormais. Je ne voulais qu’une chose, simple, sincère : les retrouver.

Je déglutis.

J’avais la bouche si sèche…

– Je suis prêt… murmurai-je.

Le monstre se figea.

– Je t’accepte, dis-je.

Il se mit alors à rire.

Jamais je ne l’avais vu aussi heureux.

– Non… murmura la cape, pleine de désespoir.

Il se dressa de tout son long, prêt à m’engloutir tout entier. J’avais fini par signer son contrat. C’était la fin de mes cauchemars. J’allais enfin sortir d’ici. Les retrouver…

Il se pencha sur moi, je sentais son souffle.

Il ouvrit grand sa gueule. Il allait me dévorer entier.

Je n’avais plus peur de rien.

Je l’avais accepté.

Mais alors qu’il allait m’engloutir, il recula en hurlant de douleur.

Une drôle de lumière était apparu subitement derrière moi dans les ténèbres, ainsi qu’une drôle de chaleur.

– La sorcière ! hurla-t-il.

Je me retournai. Ce que je vis me laissa bouche bée.

J’avais devant moi une femme, magnifiquement belle, dans une robe blanche faite en dentelle. Sa chevelure, longue et blonde, lui arrivait jusqu’à ses hanches. Ses yeux étaient d’un gris à faire fondre n’importe quel cœur. Elle sentait bon l’océan sucré.

Je compris.

– Vous êtes…

Elle ne me laissa pas répondre.

– Oui, répondit-elle d’une voix cristalline. C’est moi.

Sa voix, cristalline, berça mon âme. Je me sentais soudainement mieux.

– On me nomme bien des choses, reprit-elle. Pour toi, je suis la sorcière.

J’en fus profondément troublé. J’en perdis tous mes mots.

– J’ai toujours été avec toi depuis le début, sous une certaine forme. Je t’ai confié ma cape pour qu’elle t’aide à retrouver ton chemin… mais le monstre a été plus fort que je ne le pensais.

La bête rigola.

– C’est trop tard ! rugit-il. Il a accepté !

Elle me lança un sourire puis tourna sa tête vers le monstre.

– C’est vrai. Tu vas l’avaler et je ne pourrai rien faire.

Le monstre s’en réjouit.

– Puisque toi-même tu l’acceptes, pousse-toi, sorcière !

Il s’approcha à nouveau de moi.

– Mais ! rajouta-t-elle en levant le doigt. Il n’a pas dit sous quelles conditions !

Le monstre s’immobilisa. Elle avait toute son attention.

– Prends-le avec… ceci.

Elle prononça quelques mots dans une langue indéchiffrable et fit apparaitre un piano. Celui de mes rêves.

Le monstre se mit à rire de plus belle.

– Ce misérable instrument ?! s’exclama-t-il. La belle affaire ! Si ce n’est que ça… j’accepte !

La cape se détacha de mes épaules pour se mettre sur celles de sa conceptrice.

– Joue ! lança la sorcière. Joue ce qu’il y a de plus profond de ton cœur. Propulse ton sang dans les veines, ramène-le jusqu’au bout de tes doigts. Ce piano… c’est ton carnet. Ecris… ta vie… Vivien.

Elle avait prononcé mon nom et je me sentis tout étrange. Pris d’une force nouvelle, je me mis face au piano.

Le monstre m’avala aux premières notes.

Tout ne dépendait plus que moi désormais.

Et je ne savais pas ce qu’il m’attendait.

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