\\ Le Vagabond \\


\\ Le Carnet (suite et fin) \\

Le crayon que je tenais jusque-là tomba au sol.

Une chaleur se dégageait dans mon poignet qui avait gonflé de volume et qui était devenu rouge. Le moindre mouvement de la main me provoquait une sorte de décharge électrique qui m’arrachait des cris de douleur.

Trempé de sueur de la tête aux pieds, le tee-shirt collé à ma peau tremblante, je n’arrivais plus à retrouver mon souffle… comme si on me l’avait arraché tout au fond de ma gorge.

J’étais a priori dans cet état depuis un long moment. Comment ne m’en étais-je pas aperçu ? J’aurais dû le remarquer dès la première souffrance…

Dans un vertige qui ne semblait pas se finir, j’inspectais tant bien que mal mon carnet… il ne restait plus aucune page vierge.  J’avais écrit, encore et encore, en transe. Je ne fus plus ici mais là-bas, dans ces mondes qui étaient revenus dans ma mémoire.

Soudain, je réalisai que je ne me souvenais absolument plus comment j’étais arrivé dans ce monde, dans cette nuit qui devenait de plus en plus froide…

– Cape… dis-je, effrayé, d’une voix faible. Cape… où suis-je ?

Elle resta silencieuse un moment puis se mit enfin à parler.

– Je suis désolée, lança-t-elle. J’ai… j’ai échoué.

Je fus stupéfait par sa réponse.

– Je… je ne comprends pas.

Elle se blottit contre mon dos et m’enveloppa tout entière comme le ferait une mère.

– Tu es toujours… -elle semblait hésité- … dans la neige. Ton esprit, lui… est entre les mains du monstre.

Ses mots me figèrent, et mon cœur rata plusieurs battements. Il me semblait entendre un bourdonnement… c’était désagréable.

– Le monstre est là depuis notre rencontre, reprit-elle. Il t’a toujours suivi. C’est par sa faute que tu t’es retrouvé à errer de monde en monde, à chercher n’importe quel moyen de rentrer chez toi. Sauf que ce monstre ne vit pas dans n’importe quel monde : il vit dans le tien.

Elle tapota doucement mon front.

Voyant que je ne réagissais pas, elle continua :

– L’entité qui m’a conçu a pour mission de veiller sur les personnes qui ont un monstre en eux. Et il existe pour chacun une façon de le combattre. Chez toi… c’est ce carnet.

Je tournai légèrement la tête en la direction de l’objet. Je l’avais toujours dans la main. Quelque part, un son se faisait de plus en plus clair. Il était inquiétant.

– Tu ne l’avais pas sur toi quand tu es arrivé ici. Il a été créé de toute pièce par tes soins sans que tu le veuilles. J’ai alors tout de suite compris le rôle qu’il devait jouer mais je ne savais pas comment. Tu l’avais vite utilisé… mais en dessinant. J’ai alors compris que ce n’était pas la bonne méthode. Il te fallait écrire.

Elle avait prononcé le dernier mot sous un ton complétement différent.

– Tu as écrit…. ‘pour faire du bien’, t’avais-je alors dit, mais pas seulement. N’as-tu pas remarqué que, texte par texte, tu as ressenti de plus en plus de choses ?  C’était un moyen de te trouver. De retrouver le fil de ta vie.

Toutes ces révélations m’affectèrent en profondeur. Les questions étaient de plus en plus nombreuses mais certaines commencèrent enfin à être répondues. Je n’avais cependant plus la force de les poser. Je me sentais fatigué. Si fatigué… et ce bruit… c’était une mélodie.

– J’aurais voulu que tu écrives un peu plus tard… avoua-t-elle. Combattre le monstre demande énormément d’énergie, de mettre en mouvement ton flux vital. On n’avait pourtant plus le choix.

Elle fit une pause pour me laisser le temps de digérer ses déclarations.

– Ici, je n’ai quasiment aucun pouvoir. J’ai essayé de gagner du temps pour que tu aies à ta disposition la meilleure arme qui soit : toi.

Elle me désigna le feu que j’avais allumé. Il ne brûlait presque plus… mais il aurait normalement dû s’éteindre depuis longtemps. Je le contemplai de plus près et aperçut des petites étincelles vertes.

Je compris alors que les flammes n’étaient pas ordinaires. C’était la cape qui les avait créées, pas moi. Leur seul but était de repousser les ombres qui étaient désormais tout près. Elles avaient grandi.

– Où es-tu ? demanda-t-elle en reprenant ma question. Tu es dans le monde du monstre… et tu vas devoir le confronter.

Soudain, le feu s’éteignit complétement me laissant dans l’obscurité la plus totale. Les ombres se jetèrent sur moi sans un bruit. Elles étaient trop nombreuses pour que je fasse quoi que ce soit.

Elles me portèrent comme si je n’étais qu’une simple brindille. Je me débattais avec mes dernières forces. Je criais avec le peu d’air qui me restait dans les poumons.

Alors que je ne voyais rien, je ressentais tout au fond de moi qu’elles m’emmenaient vers un énorme trou.

J’hurlais au bord de l’asphyxie.

– Au secours ! Aidez-moi !

Mais cela ne servait à rien.

– Je suis désolée… me répéta la cape. Tellement désolée…

Je visualisais intérieurement un précipice.

Un précipice sans fond.

J’entendis au plus profond de mon âme les dernières notes de toccata et fugue en ré mineur de Bach, en version amplifiée et plus lugubre. Elles me déchirèrent. C’était le monstre qui jouait. Ce n’était pas du piano. C’était de l’orgue.

Je l’entendis rire, encore et encore…

Puis, d’un coup, les créatures me jetèrent dans l’ouverture. Je tombais, livide, dans  l’horreur la plus totale.

La cape resta sur mes épaules, inerte.

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