\\ Le Vagabond \\


\\ Les Souterrains \\

La première image qui me vint en tête fut celle de l’océan aux petites lumières sans que je sache pourquoi. Elle disparut cependant aussitôt. Son passage fut tellement rapide que je n’en gardai aucune trace dans ma mémoire, comme un rêve qui s’oublie au réveil…

J’avais la tête lourde, la nuque raide, et des petites étoiles dansaient devant moi mais ce n’était pas celles de l’espace. Il me fallut un moment pour me ressaisir à peu près.

J’avais repris connaissance loin du vaisseau, loin de la guerre qui avait opposé les deux factions extraterrestres. L’origine de leur violence m’était toujours inconnue et, sincèrement, je m’en fichais. Tout ce que je retenais de mon passage était que je n’avais toujours pas trouvé de moyen de rentrer chez moi. À ma plus grande des surprises, l’ordinateur de bord, qui possédait pourtant une masse de données incroyable de l’Univers, n’avait pas réussi à localiser la Terre et les principaux éléments qui l’environnaient. Alors que tout était sur le point d’exploser, j’avais perdu tout espoir et j’étais prêt à accepter mon sort…

– Qu’est-ce… hum… qu’est-ce qui s’est passé ? demandai-je d’une voix faible.

– Regarde dans ma poche, répondit simplement la cape.

Je me levai, péniblement. Je trainais mon corps comme un boulet. Je me sentais lourd. Je réussis à lever le bras et à chercher dans le seul sac cousu du tissu. J’en ressortis la fiole… il n’y avait plus de cette eau que j’avais récupérée à la demande de cette mystérieuse voix qui m’avait aidée et guidée. J’avais trouvé la réponse à ma question. La cape reprit la parole, gravement :

– Tu dois redoubler de prudence. Si ton aventure se termine maintenant, tu ne pourras jamais retrouver les tiens.

Le sang me monta à la tête.

– C’est facile de me dire ça ! lui criai-je. Tu as l’air de tout savoir ! De tout contrôler ! De savoir où on va ! Mais tu ne me dis rien, putain ! Absolument rien ! Tu crois que c’est facile pour moi d’arpenter sans cesse des mondes inconnus, d’être tout le temps sur mes gardes ?! De devoir survivre, encore et encore ? Et… surtout… surtout… -ma voix se brisa- d’être seul ? …

Je repris ma respiration, en nage. J’étais vraiment fatigué.

– Tu ne me dis jamais rien, lançai-je presque dans un murmure. Tu me dis d’avancer à l’aveugle alors que je ne demande qu’à voir. Je suis humain, tu sais. J’ai mes forces mais aussi mes faiblesses. Et tu as vu mon état au moment de l’explosion. J’ai besoin que tu me donnes des réponses. J’en ai besoin…

Une larme coula dans ma barbe avant de tomber au sol. Un silence pesant régna entre nous. Finalement, au bout de quelques minutes, la cape se remit à parler, sur un ton qu’elle n’avait pas l’habitude de prendre :

– Je ne peux pas te révéler grand-chose sans que cela compromette ta quête, me dit-elle. Te dire maintenant ce qu’il en est vraiment ? Je ne peux pas… ce serait te perdre à jamais. Mais je me dois de t’en dire un petit peu, après tout, tu le mérites…

Elle sembla reprendre sa respiration.

– J’ai été tissé par un être puissant pour aider les personnes comme toi à trouver leur chemin. Tu n’es pas la seule vie en ces mondes à te retrouver dans un endroit qui ne soit pas le tien. Mais je suis là pour t’accompagner. Pour t’aider à retrouver ta place…

J’avalais ses paroles comme celles d’un prophète. C’était la première véritable information qu’elle me donnait depuis que nous nous sommes rencontrés.

– Je ne peux pas t’assurer qu’on réussira. J’ai déjà connu l’échec. Mais j’ai aussi connu le succès. Et pour gagner, il faut continuer. Encore. Oui. Encore. Puis, il arrivera un moment où il te faudra faire quelque chose de particulier. Cela te paraîtra anodin et pourtant ce sera là l’action la plus importante que tu auras à accomplir. Et si tu y arrives, alors, à ce moment-là, et seulement à ce moment-là, tu sauras tout…

Alors que j’étais accroché à ses dires, elle s’arrêta soudain, laissant peser derrière elle les derniers mots.

Un autre silence s’installa. Moins pesant, cette fois-ci. Je profitai de ce moment pour regarder l’endroit où nous avions atterris.

Les lieux se présentaient comme des grottes mais il ne faisait ni froid ni humide. Plus curieux encore, il ne faisait pas sombre et je pouvais voir parfaitement tout autour de moi. Pourtant, aucune lumière naturelle ou artificielle était présente. Cela n’avait aucune logique. La cape, comme si elle avait lu dans mes pensées, m’expliqua :

– C’est de la magie…

Je sentis les muscles endoloris de mon corps se tendre. Cela signifiait qu’il y avait de la vie, qu’il existait éventuellement une personne pouvant représenter une menace. Je ne me sentais absolument pas d’attaque de me battre. Je me serais bien téléporté dans un autre monde mais le tissu m’avait déjà indiqué que c’était la dernière chose à faire. Le faire, ce serait pratiquer là aussi de la magie et quiconque sachant bien la maîtriser pourrait nous détecter et même nous suivre. Pour rester discret, le mieux était de rester sur un plan strictement physique.

J’avançais donc, inquiet. Je ne sentis presque plus la présence de la cape qui était pourtant toujours sur mes épaules. Elle avait dû elle-même se camoufler pour ne pas dévoiler sa présence. Elle ne parlera donc que si c’est nécessaire. Je sentais les différentes épaisseurs de l’étoffe vert contre mon dos. Leur contact me rassura un peu.

Les cavités souterraines, à la fois belles et mystérieuses, me fascinaient. Faites en calcaire, leurs parois étaient majestueuses, larges et hautes. Je n’avais aucun sentiment d’étouffement. Cela me changea un peu. Les voutes étaient magnifiquement taillées, ce qui me laisser penser que nous n’étions pas seuls dans ces grottes…

Je continuai mon exploration et fit assez rapidement le tour sans rencontrer qui que ce soit.

– C’est étrange… murmurai-je. Il n’y a personne.

Etrange c’est. Personne n’y a il.

Je fis un bon en arrière, surpris, en jetant des regards partout. Je ne m’attendais à aucune autre réaction que celle de la cape. J’avais beau scruté partout, faire des allers retours dans les différentes pièces voutées, je ne trouvai aucun interlocuteur.

Le tissu se mit légèrement en mouvement dans les airs.

– Nous ne sommes pas seuls, m’informa-t-elle.

Je me mis en position de défense en guettant dans toutes les directions, même le plafond. Rien ne vint cependant m’attaquer.

– Tu vois quelqu’un, toi ? demandai-je.

Il y a… quelqu’un.. tu vois ?

Je sursautai à nouveau. C’était un son constitué d’une sorte de dizaine de petites voix aiguës en une. Comme s’il y avait des enfants pas loin de moi. Ça me mettait assez mal à l’aise.

– Qui… qui êtes-vous ?

La réponse ne se fit pas attendre :

Quelqu’un…. voit… c’est pas… étrange.

Je restai silencieux. Je ne comprenais pas la réponse.

– Nos amis utilisent tes mots pour échanger avec toi, expliqua la cape.

– Comment ça ? questionnai-je. Ils sont plusieurs ? Et pourquoi ne parlent-ils pas dans leur langue ? Je pourrais comprendre grâce au traducteur…

– Ta langue, c’est leur langue.

Les voix véhiculèrent à nouveau des sons :

C’est… ça… plusieurs. Pas étrange… voit.

Je fronçais mes épais sourcils, intrigué et perdu.

– Le dialogue va être difficile… lançai-je.

– Si tu leur communiques aussi peu de vocabulaire, c’est sûr ! ironisa le vêtement. Tu dois leur donner matière.

– Comment ça ?

– Donne-leur de quoi faire des phrases !

– Mais… je ne vais pas leur raconter ma vie !

– Et pourquoi pas ? rétorqua-t-elle, amusée.

Je pris le tissu qui flottait derrière moi entre mes mains et tirai dessus doucement pour lui faire comprendre que je ne trouvais pas ça drôle. Je me lançai malgré tout dans la conversation :

– Je… je suis un humain. Je viens de très loin. De la planète Terre… vous connaissez ?

Les invisibles reprirent parole :

Terre… pas… connaissez.

Le contraire m’aurait étonné, marmonnai-je.

Quelques secondes passèrent. Elles voulaient visiblement que je parle un peu plus.

– Heu… que pourrais-je vous dire ?

Alors que je réfléchissais, je sentis soudainement la chambre de mon cœur, la pièce la plus intime de mon être, ouvrir avec délicatesse sa porte. Une puissance chercha à l’intérieur de ce que je cachai tout au fond de moi et le sortit en plein jour à travers ma gorge. Je me mis à m’exprimer…

– Je suis arrivé dans ces mondes sans que je le veuille… on a voulu me faire du mal alors j’ai fui… et je n’arrive pas à revenir… je ne parviens pas à retrouver ceux que j’aime…

Perturbé, tout mon être se mit à trembler. Ils avaient à nouveau ouvert la citatrice, mis les doigts dans la blessure et avaient fouillé à l’intérieur. Je me sentais violé dans mon intimité. Cela me faisait mal et pourtant… pourtant…

– Je voudrais les retrouver. Leur dire que je suis désolé… si désolé de les avoir abandonnés. J’aimerais tellement trouver un moyen de rentrer. Je n’aurais jamais dû m’échapper. J’aurais dû rester… j’aurais dû me battre.

Les larmes coulèrent malgré moi. Je revoyais en même temps les images… si difficile à revivre. Si difficile à ressentir.

Puis, la force intérieure se retira et quitta la chambre de mon cœur en prenant le soin de refermer la porte. Les petites voix reprirent :

Humain… pas retrouver Terre… pas revenir… c’est pas étrange… quelqu’un… connaissez.

Je cherchai à comprendre ce que cela signifiait.

– Vous voulez dire que… qu’une personne connait la Terre ?!

Les voix ne répondirent pas… j’étais perdu.

– Il faut que tu leur donnes plus de mots… me souffla la cape.

Bien sûr… j’étais idiot. Je continuai :

– C’est ça ? Oui ?! … non ? Aidez-moi… je ne sais plus quoi faire…

Les êtres magiques invisibles se manifestèrent à nouveau :

Oui… quelqu’un connait la planète Terre… quelqu’un… aidez humain. retrouver quelqu’un. retrouver…

Et ils se turent. Le silence régna à nouveau dans les grottes.

– Ils sont partis… dit la cape. Ils ne pouvaient dialoguer avec nous que le temps d’un sort… et il était puissant.

– Tu… tu pouvais les voir ? lui demandai-je.

– Oui. – Et… ils ressemblaient à quoi ? osai-je lui demander.

– Des créatures rampantes à plusieurs pattes, avec des longs poils. Tu n’aurais pas aimé les voir.

– Non…

Pourtant, elles m’avaient aidé. Et, désormais, je savais qu’il existait sur un monde un individu capable de me ramener chez moi. Il fallait que je le trouve.

L’espoir revenu, je prononçai la formule puis me volatilisai ailleurs, le sourire aux lèvres.

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