\\ Le Vagabond \\


\\ Le Monstre \\

–    Alors, toujours en train de songer ?

Adossé de tout mon long contre le piano noir, je ne sursaute pas. Je l’ai senti arriver. Le froid me parcourt, me fait frissonner. Il a toujours adoré faire baisser la température de la pièce. Il sait que je n’aime pas ça. Je fais comme si de rien n’était, serre un peu plus mes doigts autour du verre et le porte à mes lèvres. Le précieux liquide me donne une sensation de chaleur.

–    Je commence à croire que tu as un sérieux problème avec l’alcool.

Je n’ai pu m’empêcher de rire jaune. Ce souci n’est pas vraiment le premier que j’ai en tête. Il le sait mais fait mine de rien. Je l’entends s’approcher. D’un geste mou, je me redresse et me retourne. Sa gueule de monstre m’apparait une fois encore comme un éternel cauchemar. De deux mètres de haut plus exactement. Ses yeux couleur jaune vieilli me fixent, me pénètrent. Je retiens une grimace. La sensation d’être lu comme dans un grand livre ouvert n’est jamais agréable même avec l’habitude. Je déglutis malgré moi. Je joue à celui qui est parfaitement à l’aise.

– Que me vaut ta visite ?

– Oh… pas grand-chose…

Il se penche et regarde d’un air fasciné l’instrument de musique. Je profite de son émerveillement pour poser mon verre par terre et l’interroger à nouveau même si je sais la réponse depuis le début.

– Pas grand-chose… vraiment ?

– Disons que j’attends toujours ton retour à ma proposition…

Je lève faussement un sourcil tout en portant mon attention au même endroit que lui. Je sens que quelque chose lui échappe, l’agace. Il n’aime pas quand les rôles sont échangés. Il cherche la ruse.

– Tu n’avais pas ce piano la dernière fois…

– C’est juste, je viens de le recevoir.

– Qui te l’a donné ?

– Qu’importe…

Il dévoile dans un sourire ses crocs aiguisés.

– Je t’aime bien, tu sais ?

– Vraiment ?

– Vraiment. Tu m’amuses.

Il disparaît dans une fumée noire pour réapparaître assis sur le piano tout près de moi. J’attends un peu puis lui pose une autre question. Une vraie cette fois.

–    Je peux jouer un morceau ?

Il se penche, approche ses yeux des miens, se relève. Je vois qu’il est perturbé. 

– Pourquoi pas…

Je fais craquer mes doigts et me concentre. Je reviens à moi…

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