Le Formeur

L

Il avait rassemblé un grand nombre de souvenirs pour pouvoir la reconstituer. Un peu d’odeur du doux printemps qu’elle avait tant profité, un soupçon de notes de ce piano qu’elle avait tellement écouté, un petit morceau de l’étoile qu’elle avait si longtemps contemplé… ainsi que plein d’autres choses qu’elle avait aimées.

Il avait mis le tout dans son Formeur, une technologie trop avancée sur son temps et cachée aux yeux de tous. Il se disait qu’ils n’auraient rien compris, qu’ils ne l’auraient pas employé pour le coeur mais uniquement pour l’argent. De toute façon, ce n’était pas eux qui importaient. C’était elle.

Le Formeur était un étrange appareil. C’était une vieille machine à laver toute cabossée dont le tambour avait été remplacé par une sorte de diffuseur d’images qui dissimulait, derrière lui, un moteur complexe composé de fils, d’électroniques, et de composants indescriptibles.

Dessus, il y avait deux boutons.

Il appuya sur le bleu.

Une belle jeune femme illumina la pièce, projetée par la lumière du Formeur, qui, comme possédé, bougea dans tous les sens en hurlant sa mécanique. Il la regarda, admiratif. Nue, sa chevelure, légèrement bouclée, tombait jusqu’au bas de son dos. Sa couleur brune s’opposait totalement à sa peau toute blanche qui dévoilait ici et là quelques grains de beauté. Certains semblaient s’être posés délicatement sur ses deux petits seins. Mais il contempla surtout son regard. Il était d’un gris si intense qu’il pouvait à tout moment provoquer le plus violent des orages. Ses yeux dominaient son visage fin tandis que front, nez, oreilles ainsi que lèvres s’étaient faits discrets, de peur de les mettre en colère.

Mais ces derniers ne regardaient rien. Ils voyaient sans voir. Ils ne l’avaient pas vu. Elle ne l’avait pas vu. Ne l’avait pas remarqué. Pas une seule seconde. Sa douce Emilie n’était qu’une coquille vide. Qu’un vulgaire fantôme. Il devait encore finaliser son projet s’il voulait…

Il appuya sur le rouge.

Le Formeur cessa de hurler.

Elle disparut.

Par Enrím

Enrím

Il paraît que je m'égare souvent dans la forêt de mes rêveries. J'aime passer mon temps libre dans le monde sauvage de l'imaginaire pour en arracher des pensées, des histoires, des notes, des nouvelles, des poèmes.

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