\\ Le Carnet (suite) \\


J’arrêtai, essoufflé. Je transpirais à grosses gouttes comme si j’avais couru un marathon. Le crayon que je tenais jusque-là tomba au sol. J’avais le poignet endolori. Curieusement, je me sentais mieux… comme l’avait prédit la cape.

Autour de moi, il faisait toujours nuit. Les ombres étaient un peu plus grandes. Elles glissaient plus près du feu.

Je regardai mon carnet. J’avais rempli beaucoup de pages sans m’arrêter une seule fois. Je n’aurais pas su dire combien de temps s’était écoulé depuis que j’avais commencé… je m’étais senti comme plongé au plus profond de moi-même. Les mots s’étaient écoulés tel un flot en moi. Comme si j’étais un fleuve. Je ne savais pas comment décrire ce que j’avais vécu. Mon français n’était pas assez riche. J’avais bien peur qu’aucune langue humaine ne puisse m’aider. Ça se ressentait, surtout. Ça se modulait en fonction des sentiments.

J’avais plein de questions affamées qui se bousculaient, qui voulaient être nourries de réponses.

– Comment ai-je pu écrire autant sans m’en rendre compte ? demandai-je.

– Ce n’est pas important, dit la cape. Ce qui est nécessaire, c’est de continuer.

– Mais plus j’écris et plus je ne comprends rien, rechignai-je. Tout me vient dans le désordre, sans tous les détails ! Quelle est cette voix des eaux qui m’a soigné et même sauvé la vie ? Cette pièce qui a failli m’écraser mais qui s’est transformée selon mes souvenirs ? Ce monstre qui revient dans mes rêves ? Cette porte qui est apparue pour disparaitre presque aussitôt ? Comment puis-je être encore vivant après tout ce qui m’est arrivé ?

– Ce n’est pas le moment de tout comprendre, répondit le tissu. Il te faut encore raconter. C’est essentiel. Les réponses te viendront une fois que tu auras terminé. Il te faut poursuivre. Qu’est-ce que tu te rappelles d’autre ?

Je réfléchis un moment. La fraîche brise caressa doucement ma nuque, joua tendrement avec mes cheveux. Beaucoup de choses remontaient dans mon esprit.

– Les glyphes…

– Alors reprends par là.

Guidé par la machine de mon cœur nourrie à l’essence de mon sang bouillant, je repris le crayon ainsi qu’une nouvelle page du carnet…