\\ La Pluie \\


Je n’étais pas d’humeur. Les gouttes d’eau, nombreuses, étaient un peu trop prétentieuses à mon goût.

– Hey ! leur criai-je. Ce n’est pas parce que vous venez du ciel, que vous savez danser avec le vent, que vous devez péter plus haut que vos culs !

Elles me regardèrent, vexées, et, sans daigner me répondre, continuèrent leur désolant spectacle.

À cet endroit dans ce monde, tout était en boue. J’en avais partout, sauf sur ma cape qui flottait en hauteur, toujours accrochée sur mes épaules.

Chacun de mes pas était désagréable, la boue s’imprégnait dans mes chaussures qui n’étaient pas du tout adaptés au temps. J’avais les pieds trempés. Le tissu eut alors la bonne idée de me faire suspendre à quelques centimètres du sol, en lévitation, par un procédé qui m’échappait encore. Il savait décidément tout faire.

L’averse froide qui me tombait dessus était désagréable mais supportable mais je n’allais pas le lui dire, ça l’aurait fait plaisir. Je me contentais de lui faire la gueule et de l’insulter toutes les minutes ou deux.

Je n’osais pas lui avouer que mon amertume était due à cette étrange fatigue que je trainais depuis quelque temps, associée à cette mélancolie qui ne me lâchait plus. J’avais le cœur fatigué. Oui, voilà, c’était le terme. Je voulais retrouver ma famille et mon amour. Et jusqu’à maintenant je n’avais aucun moyen de rentrer chez moi, pas même un indice. Les rares visiteurs à qui j’osais parler, ou qui avaient le courage de me parler, ne connaissaient pas la Terre, les humains, pas même ma galaxie. Je commençais à croire que je ne faisais que de me retrouver aléatoirement dans des endroits très lointains. Il ne me restait pour le moment qu’une solution : la fameuse transaction que me proposait le Monstre. Mais, comme je me méfiais de lui comme le diable. Je savais très bien qu’un prix important serait à payer si je devais accepter. Il me restait encore un peu d’espoir pour continuer à me battre. Je sentais au fond de moi que la solution restait ma cape. Encore et toujours…

Pendant ce temps, la pluie m’agaçait de plus en plus. Je voulais la prendre entre mes mains, la déchirer en mille morceaux, mais j’avais beau être dans un lieu au-delà de l’entendement, c’était impossible. Elle me trempait progressivement, elle s’imprégnait dans mes vêtements et me rendaient de plus en plus lourd.

Ce coin de monde était principalement composé de terre et de roche, et laissait peu de place à la végétation. Je ruminais, frustré par tant de choses, à me dire que je perdais à nouveau mon temps dans ce coin perdu. Les couleurs dominantes de l’environnement, marron et gris, ne m’aidaient pas à avoir des pensées positives. Soudain, je me rappelai qu’il existait une couleur particulière que je n’avais pas utilisée depuis que l’on m’avait donné.

Je me mis en mémoire les mots de Mehlisïâ. Il me suffisait de la concevoir.

L’instinct me souffla ce qu’il fallait faire. Je me mis en tailleur, à même la terre mouillée, tant pis pour le reste, puis ferma les yeux. Je ne sentis que de la gêne, entre la gadoue, l’humidité, le froid… mais je me concentrai de mon mieux. Alors, au plus profond de mon esprit, se matérialisa dans le noir une couleur. La Couleur. Inconcevable et pourtant bien là. Elle me transporta ailleurs, dans un monde meilleur.

Ici, il faisait chaud et bon. J’entendais à nouveau pianoter, le bruit bons petits plats que l’on préparait et les mots d’enfants. Une fois encore, ma mère, ma sœur et mon homme étaient là. Mes trois amours. Ils étaient mes repères, mes étoiles dans la nuit. Je pouvais toujours compter sur eux dans les moments les plus difficiles, même s’ils n’étaient pas là.

Hé ! Ce n’est que moi mes amours ! Je ne fais que passer… je me suis perdu et je n’arrive pas à revenir ! J’ai une cape extraordinaire pour m’aider mais ça prend du temps ! Je ne saurais pas vous décrire que je vis, c’est tellement étrange ! Tout est logique, contradictoire, attirant, effrayant. C’est une soupe de toutes ces choses que l’on me force à boire tout le temps. Je me sens comme un fantôme sans l’être. On parle de moi, on parle de moi… mais vous ? Vous ne me semblez pas avoir pris de l’âge depuis mon départ. Serais-je parti il y a seulement quelques mois ? Ou même quelques jours ? Je vous vois comme des voix dans ma tête, des chaleurs au fond de mon cœur. Une chose est sûre, vous me manquez…

Je me sentis d’un coup pris de vertige et repris mes esprits le visage dans la bouillasse.

Je me relevai, l’espoir revenu. Je réalisai que, la Couleur, c’était l’essence de mon humanité, ma raison de vivre.Je me nettoyai légèrement puis me téléporta ailleurs, en espérant trouver un endroit plus hospitalier pour faire ma toilette.