\\ Le Carnet \\


Dans ce monde, la nuit fraîche faisait naître d’étranges créatures enveloppées de ténèbres, des véritables ombres vivantes. Elles semblaient être fascinées par le feu de camp que j’avais allumé.

Je sentais que c’était le moment de commencer à nouveau. Assis en tailleur, j’ouvris mon carnet abîmé rempli de gribouillis jusqu’à trouver une feuille blanche. Un frisson remonta le long de ma colonne vertébrale lorsque je soulevai la seule arme que j’avais contre l’obscurité : mon crayon.

Mes doigts s’agitèrent, s’envolèrent avec anarchie, avant de se déposer, dans une grâce perdue, sur le papier frileux. J’avais, dans la pensée la plus intime, choisi la plus belle image que j’avais conservé de toi. Nu dans ta baignoire, immergé dans l’eau chaude, les montagnes de savon parfumé te cernant tout autour, la chaleur humide de la pièce, la buée prenant l’unique fenêtre. Un spectacle savoureux dont j’avais été le seul témoin.

Tes jolis traits venaient, tes courbes aussi. Ta silhouette se formait, me déformait, me réformait. Ton corps allongé se dévoilait au bout de mon crayon qui s’était attardé, malgré lui, plus de temps qu’il était nécessaire, sur ta bouche sucrée. Miner l’indifférence m’était difficile tant ce qui arrivait devant moi n’était que beauté. Je ne cessais de trembloter. Par trois fois, il me fallait arrêter, récupérer un rythme plus ou moins régulier, puis replonger. Je fis apparaitre tes mains que tu avais si grandes, voulus les prendre dans les miennes que j’avais si petites, me rappelai de la difficulté à pouvoir le faire, continuai avec tes jambes puissantes puis tes pieds délicats.

L’étape la plus longue arriva. Les souvenirs, troublés d’avoir été dérangés d’aussi profonds, remontèrent, firent jaillir soudain ton joli visage qui m’explosa en pleine face. Percuté, je m’étais reculé afin de pouvoir te regarder. Le front large, les sourcils fins, le nez busqué, le menton allongé, je n’avais pas besoin de rajouter le rose à tes pommettes discrètes, ainsi que le châtain à tes cheveux longs ondulés qui te recouvraient à moitié. L’évidence l’avait déjà fait.

Mais tu avais beau avoir le bleu qu’il fallait à tes yeux, un coup d’œil me suffit pour comprendre que tu n’avais pas de regard. Ton regard. Alors, mordu par le chagrin, je te pris, te déchirai en plusieurs morceaux de toi. Et tandis que je te regardais te disperser dans les airs, quelques larmes coulèrent jusque dans ma barbe.

La cape, qui était restée silencieuse jusqu’ici, me souffla quelques mots :

-Ce serait le bon moment de raconter.

– Raconter quoi ? demandais-je en reniflant.

– Ce que nous avons vécu.

– Pour quoi faire ?

– Pour faire du bien.

– Je ne me souviens pas de tout. J’ai peur d’oublier, ou même de ne pas dire les choses dans le bon ordre. Je vais me perdre…

– Il faut parfois se perdre pour se retrouver. Présente comme ça arrive. Le plus important n’est pas de tout détailler mais de tout ressentir. Qu’est-ce qui te vient, là, maintenant ?

– La tempête…

– Alors commence par là.

Je pris le crayon entre mes pauvres doigts meurtris d’avance par le travail à venir, ferma les yeux un moment, avant de les réouvrir intensément devant une nouvelle page blanche. L’instant d’après, j’y étais retourné.