\\ Le Carnet (suite) \\


J’arrêtai, essoufflé. Je transpirais à grosses gouttes comme si j’avais couru un marathon. Le crayon que je tenais jusque-là tomba au sol. J’avais le poignet endolori. Curieusement, je me sentais mieux… comme l’avait prédit la cape.

Autour de moi, il faisait toujours nuit. Les ombres étaient un peu plus grandes. Elles glissaient plus près du feu de camp que j’avais préparé avec les moyens du bord. Je les soupçonnais de s’intéresser un peu trop à moi mais elles gardaient la distance et ne semblaient être que curieuses de ma présence.

Je regardai mon carnet. J’avais rempli une bonne cinquantaine de pages sans m’arrêter une seule fois. Je savais qu’une heure à peine s’était écoulée depuis que j’avais commencé. C’était impossible. Je ne pouvais pas écrire aussi rapidement, même si les mots s’écoulaient fluidement en moi. Comme si j’étais un fleuve. Je ne saurais jamais décrire vraiment ce ressenti. Mon français n’était pas assez riche. J’avais bien peur qu’aucune langue humaine ne puisse m’aider. Ça se sentait, surtout. Ça se modulait en fonction des sentiments.

J’avais plein de questions affamées qui se bousculaient, qui voulaient être nourries par des réponses.

– Comment ai-je pu étaler autant de lignes en si peu de temps ? lançai-je.

– Ce n’est pas important, dit la cape. Ce qui est nécessaire, c’est de continuer.

– Mais plus j’écris et plus je ne comprends, rechignai-je. Tout me vient dans le désordre, sans tous les détails ! Quelle est cette voix des eaux qui m’a soigné et même sauvé la vie ? Cette pièce qui a failli m’écraser mais qui s’est transformée selon mes souvenirs ? Ce monstre qui revient dans mes rêves dans lesquels je joue du piano alors que je n’en ai jamais pratiqué ? Comment puis-je être encore en vie après tout ce qui m’est arrivé ? Et qui es-tu toi ? Comment peux-tu être magique et me parler ?!

– Ce n’est pas le moment, répondit le tissu. Il te faut encore raconter. C’est essentiel. Ce que tu veux viendra une fois que tu auras terminé. Il te faut poursuivre l’écriture. Qu’est-ce que tu te rappelles d’autre ?

Je réfléchis un moment. La fraîche brise caressa doucement ma nuque, joua tendrement avec mes cheveux. Beaucoup de choses remontaient dans mon esprit.

– Les glyphes…

– Alors reprends par là.

Guidé par la machine de mon cœur nourrie à l’essence de mon sang bouillant, je repris le crayon ainsi qu’une nouvelle page du carnet…