\\ Le Bord \\


Je me réveillai dans un endroit étrange. Ici, une voix soufflait dans mon cœur et ce n’était pas ma cape. Elle était engloutie. Je la reconnus.

Elle disait à peu près ceci :

Le monde d’où tu viens importe peu.

Il pourrait être si grand qu’il te faudrait plusieurs vies pour le parcourir, si étroit que trois pas te suffiraient avant de tourner en rond, si beau que ton regard ne pourrait s’en détacher, si laid que tu lui tournerais inconsciemment le dos, si riche que tu ne saurais plus quoi saisir, si pauvre que tes mains resteraient dans tes poches, si simple que tu chercherais à l’obscurcir, si compliqué que tu souhaiterais y trouver réponse à tout, si je-ne-sais-quoi de spécial qu’aujourd’hui tu es convaincu que ton monde est forcément différent… mais tu te trompes.

Chaque monde possède une limite. Et tu sais quoi ? C’est la même pour tous. Tu as beau être de la Terre, et d’un autre en même temps, avoir deux pieds et deux mains, et moi n’être qu’un son, nous connaissons tous les deux cet endroit unique en son genre et, d’ailleurs, c’est ici que nous nous sommes rencontrés la première fois.

C’est un lieu où le temps ne court pas, où la sortie est incertaine puisque tu ne sais même pas comment tu y es rentré. Tu y es, c’est tout. Ce que tu vois, ressens et vis, dedans et autour de toi, t’es propre et ne peut appartenir à quelqu’un d’autre. C’est pourtant la même place que nous parcourons, toi et moi, sauf qu’il m’est impossible de la percevoir comme toi tu peux la discerner.

Je ne sais pas si l’espèce, la personnalité, l’intelligence, le rang, les actions ou encore les pensées sont pris en compte mais s’il y a bien une chose dont je suis certaine c’est que cet endroit, accessible depuis n’importe quel monde, n’existe nul par ailleurs. Il est parcouru par la vie où qu’elle soit et, pourtant, personne ne pourra se mettre d’accord sur sa description.

Moi, je le nomme le bord des mondes.

Quand j’y rentre, c’est une nuit qui m’attend. Fraîche sans trop l’être. Je suis un son vêtu de moi et là-haut les étoiles m’entendent, curieuses. Je n’ai pas de direction particulière à prendre : je n’ai qu’à porter ma voix pour trouver le rebord. Souvent je m’entends m’asseoir, au-dessus d’un océan de petites lumières. Et j’attends. Oui. J’attends sur le bord des mondes… sur la limite. Jusque-là j’ai toujours réussi à revenir mais parfois je me dis qu’une nuit je n’y arriverais plus.

Tu vas maintenant repartir mais sans doute que tu reviendras. Il reste encore assez de contenu dans la fiole.’

Je devins transparent jusqu’à disparaître complètement.