\\ La Dévoreuse \\

Je me tenais près de mes souvenirs, prêt à payer tous les prix des mondes pour qu’ils restent avec moi. Une effrayante chose voulait me les arracher et je ne comptais pas la laisser faire.

Je la sentais se glisser dans ma conscience comme une araignée tissant sa toile. Elle y diffusait des images qui ne m’étaient plus permis de voir depuis longtemps. J’y avais d’abord presque cru.  Cela faisait tellement longtemps que je n’avais pas revu ma petite planète verte-terre et bleue-océan ainsi que ses milliards de petites vies éparpillées. Que je n’avais pas retrouvé ma mère, cette gentillesse personnifiée, avec ses gâteaux à la cannelle, qui me demandait d’y tremper le doigt ; ma petite sœur, cette rebelle indomptable, toujours prête à se battre avec tout le monde mais qui se blottissait malgré tout contre moi. Ça m’avait fait tout drôle là-dedans. Je m’étais précipité vers elles. J’ai voulu les prendre dans mes bras. Leur dire ô combien elles m’avaient manqué.

Mais ma cape magique s’agitait énergétiquement dans l’air et me fouetta sans prévenir la joue gauche pour que je revienne à moi. Elle me prévenait du danger que je courais, du poison qui s’immisçait dans mon esprit.

« Fais comme ta petite sœur », semblait-elle me dire.

« Te laisse pas faire ! »

C’est ce que j’ai fait.

Je me suis plongé dans les magnifiques rêves qui m’assaillaient, j’ai pris les images et je les ai figées. J’ai saisi les sons et je les ai réduits en silence. Je les ai mises sur arrêt et tout s’est effacé.

J’ai cru alors en avoir fini, la puissance de la bête revint. Plus forte et plus cruelle à la fois. Je sentis la créature me plier en deux, en quatre, en huit, non, en centaines, milliers, millions, milliards, ad infinitum.  Je compris alors que jusque-là elle n’avait fait que s’amuser  pour tester ma résistance et que maintenant elle allait passer aux choses sérieuses. C’est ce qu’elle fit.

Ma mère et ma petite sœur revinrent, plus réelles que jamais. J’étais prêt à refaire la même chose pour me libérer de ces illusions mais, soudain, entre elles, je l’ai revu. J’ai recroisé son regard intense que je croyais à jamais disparu et qui me plantait bêtement là, accompagné de son sourire ravageur qui me mettait à chaque fois dans tous mes états, sans oublier ses lèvres sucrées qui m’appelaient, qui m’appelaient, qui m’appelaient… le fleuve du passé coulait comme un fleuve dans mon présent, et je jure que je m’y serais laissé emporter et m’y noyer à jamais si j’avais pu encore une fois les goûter.

Pendant ce temps, le monstre avait posé sa patte mentale entre mon esprit et mon cœur et tirait avec une violence rare sur le moindre fil qui passait entre ses griffes. Il y en avait beaucoup mais l’énergie qu’elle déployait pour les arracher me terrifiait. Un d’entre eux s’enleva subitement et le bonheur que j’avais eu en apprenant la naissance de ma petite sœur me fut enlever pour toujours. Je ne voyais désormais ce qu’était l’un des plus beaux moments de ma vie comme un événement quelconque. Neutre. Sans valeur. J’avais beau me repasser ce souvenir… je n’y ressentais plus rien. Je compris alors que la bestiole ne voulait pas prendre mes souvenirs. C’était pire que ça: elle en avait après mon humanité. Elle voulait me déconnecter de ma vie, me condamner à la subir sans plus avoir la possibilité de ressentir ou d’exprimer le moindre soupçon d’émotions. Elle voulait me tuer tout en me laissant en vie.

Mais ma cape me fouetta à nouveau, la joue droite cette fois-ci. Je revins à nouveau dans la réalité.

« Ce ne sont que des illusions.

Brise-les une bonne fois pour toute.

Cette chose aussi. »

Je me suis alors laissé retomber au plus profond de la toile puis au lieu d’immobiliser les tromperies je les ai cassées. J’ai pris ma mère et je lui ai mis la tête dans le four bouillant, j’ai attendu que sa tête explose dans la machine et que l’odeur du sang se propage un peu partout. J’ai pris ma petite sœur et je lui ai brisé la nuque d’un coup sec. Enfin, je l’ai vu, la mine horrifiée, et en fermant mon coeur à double tour, je me suis jeté sur son cou et je l’ai étranglé de toutes mes forces, les yeux noyés. J’ai hurlé avec toute la rage qui se logeait jusqu’alors en sac de nœuds tout au fond de mon ventre puis tout a explosé.

J’ai alors cligné des yeux et j’eu un hoquet de surprise. Ce que j’avais pris pour une colossale bête était un insecte pas plus grand qu’un cafard.  Je n’ai pas voulu prendre de risques. J’ai levé mon pied puis je l’ai écrasé de tout mon poids. Plusieurs fois. Du pied gauche. Parait que ça porte bonheur.

« Tu as réussi ! »

Je me suis écroulé.

En sueur, les yeux engorgés de sang, les poumons en feu.

J’étais de retour.

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