4 – Les rideaux levés

– Plus que deux minutes ! Tous en scène !

L’annonce eut l’effet d’une bombe. Toutes et tous, aussi bien les comédiens que ceux qui étaient en coulisse, accélérèrent leurs pas sans pour autant courir afin que cela ne s’entende pas dans la salle remplie à ras bord comme toujours.

Il faut dire que leur pièce, « Maintenant jamais », est une tragi-comédie qui a énormément de succès depuis plusieurs mois. Ils étaient cette fois-ci au Théâtre du Palais-Royal. Un magnifique endroit tout à fait aux goûts d’Estelle qui avait, pour cette existence, les cheveux longs lui arrivant presque en bas du dos.

Elle se positionna là où elle devait être puis les lumières s’éteignirent. On entendit les trois coups. Les rideaux levés, les projecteurs mirent sa belle robe noire en avant. Dans une Italie reculée, à une époque pas si lointaine, elle interprétait le rôle d’une épouse qui attendait le retour de son mari parti en guerre. Histoire plutôt banale mais d’apparence seulement car tout se passait dans sa tête. Son amour était en réalité décédé depuis bien longtemps et, ayant perdu la raison, elle se créait un monde où son absence était moins cruelle et portait l’espoir de sa réapparition dans sa vie…

Ce soir-là, elle sentit que son jeu était troublé. C’était sa première reprise depuis sa triste rencontre avec la mort. Elle savait qu’elle n’était plus dans son personnage de la même façon qu’avant.

L’œuvre était composée de nombreuses scènes où elle parlait seule, bien que d’autres protagonistes étaient présents. La clé de cette pièce se cachait dans sa voix, claire et puissante, la source de toutes ses émotions. Les mots n’étaient ici que les murailles de son royaume. Elle murmurait, parlait, criait avec des tons, des nuances, des subtilités que seule une oreille avertie pouvait entendre mais, surtout, avec du silence. Or, c’était ce silence qu’elle ne voulait plus entendre. Ce vacarme d’aucun son avait pris une place de plus en plus importante avec le temps et la frappait en plein cœur. Elle devait pourtant le placer assez souvent. C’était une volonté du metteur en scène alors elle s’y obligeait.

Elle tendit les bras, désemparée, devant les spectateurs, sans jamais vraiment les regarder pour semer en eux le doute de sa folie. Sa chevelure était d’ailleurs de plus en plus décoiffée.

– Tout ce que tu m’as dit, s’exclama-t-elle. *silence* C’est resté là *silence* au chaud *silence* bien que j’ai froid !

Contrairement à ce qu’elle disait, elle combla intérieurement les pauses par de la musique. Douce, lointaine, mais bien là pour qu’elle ne sente pas seule. Les notes combattaient sa peur.

Si une différence se voyait pour Estelle, le public, lui, n’y voyait que du feu. Ses mains, ses gestes, sa façon de se dresser devant les autres personnages… tout était interprété d’une si belle manière. Ses efforts, répétés encore et encore, avaient porté ses fruits. Son nom, Fritz, s’affichait et s’entendait partout. Elle était de plus en plus interpellée dans la rue pour se faire prendre en photo ou demander un autographe. Le succès la gagnait et elle en était heureuse. Elle voulait dans ses vies au moins une où on la regardait. « C’est l’attention qui compte », comme elle aimait se le dire avec une touche d’humour.

Au fur et à mesure de la pièce, elle sentit une présence qui n’était pas celle qu’elle avait créée. Cela lui rappela étrangement la Propulsion de son soi d’ici. C’était lors d’un rappel et était, avec les autres artistes, en train de remercier le public. La sensation l’avait fait tombée à terre mais heureusement on crut à une mauvaise chute. Elle s’était alors relevée et avait souri de plus belle malgré elle.

Intriguée, elle se tourna soudainement devant l’auditoire tout en continuant son rôle. Cela étonna les autres comédiens car elle devait, à ce moment-là, avoir la tête levée au plafond comme pour parler aux astres.

Elle chercha des yeux parmi les premières rangées, les seules éclairées. On la regardait, bien sûr, mais elle savait que cette présence ne venait pas de là. Ne pouvant voir plus loin, l’obscurité ne lui permettant pas, elle se résigna et dû se faire à l’idée que tout cela n’était que son imagination. Elle reprit jusqu’au bout son personnage de femme folle, malgré elle.

Estelle avait pourtant raison.

Dans les dernières rangées, il existait bien un regard, sombre, qui la fixait avec plus d’intensité que tous les autres…

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