3 – Le bruit de la fête

Les cheveux mi-longs tirés en arrière, vêtue d’un jeans un peu usé et d’un simple tee-shirt noir, elle lança machinalement en l’air une balle en mousse avant de la récupérer aussitôt dans le creux de sa main. Une dizaine de ces petites boules étaient disposées tout le long de l’avant de son stand, prêtes à être jouées par le chaland.

Estelle lança un regard sur l’allée centrale qui était désespérément vide pour un vendredi soir. Soudain, un père de famille, accompagné de sa femme et de leur petite fille, s’arrêtèrent devant elle. L’homme, visiblement macho, fit gonfler sa poitrine et la regarda d’un air hautain.

– Ça marche comment votre truc, là ? demanda-t-il en pointant du doigt son métier.
– C’est un chamboule-tout. Le but est de faire tomber la pyramide de conserves à l’aide des balles devant vous. Toutes les conserves doivent être enlevées du plateau. S’il en reste une, même couchée, ça ne compte pas. Si vous y arrivez, vous gagnez n’importe quelle grosse peluche.

Elle leur montra les nounours mais aussi les buzz l’éclair, les dora l’exploratrice mais, surtout, les Elsa de la Reine des neiges qui font toujours autant fureur.

– Et c’est combien ? lança l’homme en jetant un coup d’œil très indiscret à sa poitrine.
– C’est cinq euros les trois coups, répondit-elle en faisant semblant de se gratter légèrement l’épaule pour cacher ce que le père voulait voir de plus près.

L’homme s’emporta un peu, plus par le geste de protection que par le prix en lui-même.

– Pfeu ! C’est cher votre truc ! On a un lot de consolation si on perd au moins ?!
– Non monsieur, il n’y a pas de gagnant à tous les coups c’est un jeu d’adresse. Si vous y arrivez bien, trois lancées suffisent amplement. J’en ai même vu réussir avec deux tirs.
– Mouais… rétorqua-t-il. Deux euros c’est bon ?!
– Non c’est cinq.
– Faîtes un effort au lieu d’arnaquer les gens…

Estelle regarda sa femme et sa fille. Elles avaient la tête baissée vers le sol et ne disaient pas un seul mot. Elles devaient avoir l’habitude de son comportement de beauf… voir pire.

Elle se retourna, saisit une Elsa puis la donna à l’enfant.

– Tiens ma grande, c’est pour toi…

La mère, visiblement touchée par le geste, leva sa tête et s’exclama :

– Oh non c’est trop on ne peut pas accepter !
– Mais si madame j’insiste…
– Oh… merci ! Mille merci ! Vous êtes si gentille ! Dis merci à la dame Elodie !
– Merci madame ! répondit cette dernière, contente et timide à la fois.
– Mais de rien ma grande !

Estelle n’arriva pas à savoir qui avait, entre la mère et la fille, le plus grand sourire.

– Ça me fait plaisir, bonne journée à vous !

Une chose en était certaine, ce n’était pas le père.

Ce dernier ne put s’empêcher de grimacer et de lâcher :

– Mouais… je parle d’arnaquer les gens et vous nous sortez une peluche… faut croire que j’ai raison.

Habituée d’être considérée de la sorte, la foraine resta calme et répéta sa dernière phrase, plus froidement cette fois, à l’attention de l’homme.

– Bonne journée à vous !

Il n’insista pas et partit, sa femme à son bras et la petite devant, toute enjouée avec sa reine des neiges.
Une fois qu’ils étaient suffisamment loin, Estelle soupira.

Moins par la clientèle, plus rare et difficile, que par ce qui lui est arrivée à l’une de ses vies. Voilà trois jours qu’Estelle Dumet avait quitté ce monde, trois jours qu’elle n’arrivait pas à exprimer ce qu’elle avait vécu au plus profond d’elle à ce moment-là. Elle s’était sentie… propulsée. Elle n’arrivait pas à le qualifier autrement. Ce fut une lancée d’elle-même en plein cœur de la pyramide de ses existences. Un seul coup avait suffi.

Seuls quelques forains réussissaient encore à faire de la marge et le propriétaire du Spider, un manège qui était en face d’elle, avec ses huit bras en forme d’araignée, en faisait parti. La lumière et la musique de l’attraction attiraient facilement les passants. Une petite foule s’était amassée devant et contemplaient les plus courageux, ou les plus téméraires, en train de rire et de crier.

Le bruit de la fête lui faisait du bien. Elle supportait de moins en moins d’être seule et surtout d’être dans le silence. Elle n’y arrivait plus. Le son la réconfortait et calmait son inquiétude. Le bruit était la vie. Heureusement pour elle, elle savait en public jouer la comédie et cacher ses traits.

Jean, celui qui tenait le Spider, et qui avait vu toute la scène, fit un geste à l’un de ses employés puis sortit de la caisse pour aller la voir.

C’était un homme plutôt beau, châtain clair, yeux verts-gris, assez mince. Estelle le connaissait depuis toujours et on pouvait lire en lui comme dans un grand livre ouvert. Il avait bon fond.

– Hé la Mino j’ai t’vu ! Le gadjo t’a emmerdé hein ? T’veux que j’aille l’marave ?! lui lâcha-t-il.
– Non Jean c’est gentil j’ai donné une peluche à la p’tite… j’ai préféré perdre un peu de lové et l’voir se nashave. Je pouvais pas le vicave…
– Fallait m’faire signe ! ‘Prochaine fois, donne pas toute la came et appelle-moi ! Déjà que la bricrave c’pas ça, zinda !
– Owa.

Il eut le regard beaucoup plus doux.

– Et sinon… ça te dit d’manger un bout avec moi ce soir ?

Estelle refusait d’habitude ses avances mais en ce moment elle ne se sentait plus vraiment elle(s)-même(s).

– Oui je veux bien…

Sans dire un mot de plus, Jean retourna à son manège en faisant une petite danse de la victoire avec son arrière-train.

Estelle ne put s’empêcher de glousser tandis qu’elle se répétait dans la tête que tout allait bien. Tout allait bien…

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