1 – Une agréable odeur de papier

À toutes ces vies que l’on veut vivre
en oubliant de vivre la sienne.

***

Une agréable odeur de papier se dégageait de la pièce. Elle émanait des livres. De beaucoup de livres.

Neufs ou abimés, épais ou minces, encore blancs ou jaunis par le temps, ces mondes de papier, posés sur les étagères en bois ancien, étalés sur la grande table en acacia massif, ou jetés à même le parquet, occupaient, par centaine, le grand salon de l’appartement parisien. Ils envahissaient également, en surnombre, l’entrée, la chambre, la cuisine, la salle de bain, jusque dans les toilettes. La moindre surface était occupée par ces créatures rectangulaires.

Beaucoup trouveraient les lieux chaotiques mais pas Estelle. Non, pour cette grande femme aux yeux doux et à la chevelure claire, son logement était une bibliothèque vivante. Il suffisait de se pencher sur l’un des livres pour sentir son cœur battre en parcourant les pages. L’encre était son sang, le mot son globule. Un livre prenait nécessairement vie par la lecture, l’écriture ne créant qu’un corps qui s’assoupissait dès qu’on le fermait, jusqu’à se réveiller à nouveau en le rouvrant.

« Un livre non lu est un livre mort », aimait-elle dire avec certitude.

Près de la fenêtre ouverte, Estelle était posée dans son fauteuil de Manille, celui qui l’a suivi depuis le début de sa carrière. Il était un peu vieux mais c’était bien le seul qui lui permettait véritablement d’animer un livre.

Elle embrassa d’un regard bleu la collection issue du fruit de son imaginaire, balancée ici et là autour d’elle : « Le Vagabond des Limbes », « Elodie », « Les massacreurs-poètes »… elle n’en était pas peu fière mais son histoire préférée restera sans doute, et à tout jamais, celle qu’elle tenait entre ses mains : « Rakuen ».

Il est question de violence, aussi bien physique que morale, à laquelle sont confrontés deux protagonistes. Et de laboratoire scientifique, et de monstre, et d’inconscience. Sa dernière création. La plus aboutie d’entre toutes. Elle ne savait pas pourquoi celle-ci la touchait plus que les autres. Peut-être parce que c’était la toute première qu’elle avait en tête et qu’il a lui a fallu, de manière surprenante, une décennie entière avant de la matérialiser.

Et pendant qu’elle relisait à nouveau son petit favori, l’air doux du printemps fleuri, qui allait et venait de la fenêtre, la berça doucement puis, de plus en plus, jusqu’à l’endormir profondément. Le livre glissa de ses doigts et tomba par terre.

C’est alors que la porte d’entrée, qu’elle ne fermait jamais, s’ouvrit doucement.

Un homme y pénétra, un long couteau à la main.

Il glissa à pas de loup dans le salon et, sans même regarder le visage de la femme endormie sur le fauteuil, lui planta d’un coup sec et précis la lame dans son front.

Il n’eut pas d’autre son que celui du sang qui coula tout le long d’un corps encore chaud avant de se répandre sur « Rakuen » puis sur les autres livres au sol.

Estelle Dumet, l’écrivaine, n’était plus.

Ailleurs, une avocate, une foraine, une musicienne, une doctoresse, une comédienne, et une prostituée tressaillirent.

Sans attendre, l’homme s’élança vers la fenêtre et se jeta tête la première dans le vide.

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