L’angoisse de la feuille blanche

Comme chaque soir, Monsieur Devaillon, de son prénom Louis, honorable écrivain français, confortablement installé dans son salon, contemplait, l’œil satisfait, le portrait de sa famille qui était reconnue dans tout le pays pour ses arts.

Sa mère, Madame Mino Rosa, était peintre. Issue du milieu fabuleux du cirque, passionnée depuis l’enfance par l’étrange, elle a toujours voulu se mettre en état de percevoir la face cachée des choses, ou, pour être plus simple, d’une autre réalité. Elle doit particulièrement sa renommée à un tableau intitulé « La Bouche à l’Envers ». Ce dernier représente une femme plutôt belle mais ayant littéralement la bouche à l’envers. Le spectateur trouve alors tout à l’endroit: les cheveux, le front, les yeux, le nez… tout sauf les lèvres. Le reste, c’est-à-dire les formes et les couleurs, était classique.  Il pouvait être accordé que l’oeuvre était un poil original mais quand même sans plus,  et aurait mieux dû ne connaître que quelques paroles, voir quelques écrits. Mais, sans vraiment en comprendre les raisons, Madame Mino eut alors tous les éloges de ses contemporains, y voyant là une dénonciation de la société moderne. Après tout, quoi de mieux qu’une bouche à l’envers pour prouver son mécontentement envers un Etat qui cherche absolument à ce que tout soit encadré, carré, -que dis-je ?- à l’endroit ? Madame Mino, par la configuration surprenante de cette bouche de femme, ne pouvait être qu’une rebelle des temps modernes et, par la même occasion, un symbole vivant du mouvement surréalisme. Et c’est justement, lors du premier jour de la présentation dudit tableau dans une grand galerie parisienne, qu’elle rencontra son futur mari et prochain père de notre protagoniste qui s’émerveillait encore du portrait de sa famille.

Monsieur Devaillon Philippe n’était pas épris de peinture, comme pouvait l’être sa femme, mais de musique. Descendant direct d’une lignée noble, il était irrésistiblement sensible à tout ce qui émanait d’un piano. Les notes, tantôt légères, tantôt graves réveillaient dans son âme les plus belles des sensations. Il savait reproduire à sa façon les plus beaux chefs d’œuvres mais sous la forme de comptines d’enfants. Ses interprétations lui avaient valu un petit intérêt de la part de l’opinion publique. Son nom fut toutefois véritablement connu et largement diffusé dans l’ensemble des médias par la sortie de son dernier morceau « Un Deux Trois« . Si la musique était plutôt sympathique, les paroles, quant à elles, étaient plutôt déconcertantes. Les premières vers étaient les suivants: « Un deux trois, Allons dans les bois, Quatre cinq six, Cueillir des cerises ». Mais, là aussi, le public trouva grâce à ses yeux et le propulsa sous le feu des projecteurs, criant au génie. Qui d’autre que lui aurait pu imaginer ce décalage soudain entre les chansons graves et tristes de notre existence, écoutées en boucle du matin au soir à en être écœuré de la vie, et la sienne, si légère, si sourire, qui ne pouvait que donner le rythme dans la peau ? Monsieur Devaillon était sans aucune contestation un antidépresseur naturel, un besoin d’air frais à une société qui s’étouffait. Il joua d’ailleurs « Un Deux Trois » lors de l’exposition de « La Bouche à l’Envers ».  Imaginez le tableau: une femme à la bouche à l’envers chantait « Sept huit neuf, Dans mon panier rouge, Dix onze douze, Elles seront toutes rouges » dans une salle qui s’extasiait de ce désolant spectacle.

Et c’est ainsi que, de l’union de deux personnes à la popularité illégitime et au talent douteux, naquit Monsieur Devaillon, de son prénom Louis donc, et qui, comme je vous l’avais dit depuis le début, admirait, un soir, bien posé dans son salon, le portrait de sa famille et, plus précisément, et je ne fais que de le citer « de sa puissance artistique« . D’ailleurs, « La Bouche à l’Envers » était accrochée juste derrière son dos et on pouvait entendre « Un Deux Trois« , diffusé en boucle, dans tout l’appartement. Ambiance.

Monsieur Devaillon -ne le confondez pas avec son père bien qu’il en aurait été très flatté, je parle bien ici de Louis et non de Philippe- n’était quant à lui intéressé ni par la peinture ni par la musique. Ce qui le passionnait par dessus tout c’était l’écriture. Qu’il aimait matérialiser son imagination sur le papier, raconter une histoire qui n’était, il y a encore peu de temps, que de vagues pensées floues dans son esprit d’écrivain ! Sentir l’odeur du papier, avoir les mains pleines d’encre, c’était pour lui un bonheur fou. Toutefois, il dissimulait au fond de lui une petite peine. Oh, trois fois rien, je pourrais même dire que ce n’était qu’un soupçon de tristesse, mais, allez, avouons-le, il aurait bien aimé connaître la même gloire que ses parents.

Il avait bien une petite réputation dans son domaine, il avait même réussi à être publié par des maisons d’édition plutôt connues, mais il avait toujours été convaincu que c’était grâce à la renommée de ses parents et que sa vie d’artiste lui a ainsi été plus facile. Il aurait bien voulu qu’on le reconnaisse à sa juste valeur, qu’il puisse un jour lui aussi connaître son « Un Deux Trois » ou son « La Bouche à l’Envers » mais version papier.

Et, en parlant de papier, voilà cinq jours qu’il en avait devant lui mais il n’y avait pas touché une seule fois. L’écrivain ne savait pas vraiment quoi écrire. Tout ce qui lui venait en tête lui paraissait mauvais, comme si il avait perdu totalement confiance en lui. Un gros blocage. Il se sentait complètement abandonné par l’art. Un sentiment de solitude absolue l’envahit. Ce qui devait alors arriver arriva: Monsieur Devaillon était atteint de leucosélophobie, ou, plus simplement dit, de l’angoisse de la feuille blanche.

– Ah parce que tu crois être le seul à être angoissé ?! lui lança soudain une voix féminine.

Stupéfait d’entendre quelqu’un parler dans son chez-lui tout vide, il sursauta et tomba à la renverse. Il se releva tant bien que mal et jeta des regards autour de lui, apeuré. Il ne vit personne dans son salon. Il alla faire le tour de ses autres pièces mais il constata qu’il était bel et bien seul. Pris de vertige, il ramassa son fauteuil et se remit dedans.

– Mon esprit me joué des tours… se murmura-t-il en se massant les tempes.

– Mais non ! répondit aussitôt la même voix.

Pris de panique, il fit un bond. Qui pouvait bien lui parler ?!

– Hé ! C’est moi… ici ! Là ! Juste là !

Monsieur Devaillon n’en crut pas ses oreilles et encore moins ses yeux… le son venait de son bureau. Il se pencha avec prudence dessus et tomba nez-à-nez avec sa feuille.

– Bah alors ? lança-t-elle. Tu es plus blanc que moi ! Tu n’as jamais vu une feuille parler ?!

Pris de terreur, et ne sachant pas quoi faire, l’écrivain se contenta de faire non de la tête.

– Ah ! Ça m’étonne pas trop quelque part car nous ne sommes pas trop bavardes, nous autres…

Il divaguait. C’est sûr. Depuis quand une feuille pouvait être dotée d’intelligence et douée de paroles ?! Il avait trop abusé sur le whisky. D’ailleurs, plus jamais il en boira. Plus une seule goutte d’alcool, fini ! Il allait d’ailleurs tout jeter maintenant puis après aller directement dans sa chambre puis aller dor..

– Hé ho, respire un bon coup là ! Je vais pas te manger ! Oui, je suis bien une feuille et je parle ! Et alors ? Tu es un artiste, tu devrais être ouvert d’esprit ! On va pas en faire toute une histoire ! Ou peut-être bien que si vu comment je suis négligée !

Tout tremblant, son interlocuteur reprit délicatement son fauteuil et s’assit doucement dessus, le regard figé sur ce rectangle blanc qui dialoguait et qui le rouspétait, dis donc !

– Comment ça « négligée » ?! répliqua-t-il.

– Bin oui ! Tu te tiens comme une patate devant moi sans même me toucher ! Je m’impatiente, moi !

– Je… je ne sais pas quoi écrire, balbutia l’homme.

– Tu ne sais pas quoi écrire ! Tu ne sais pas quoi écrire ! D’habitude, tu trouves assez rapidement ! Là, ça fait cinq jours, six heures, trente-cinq minutes et quarante-deux secondes que j’attends !

La colère monta chez Monsieur Devaillon. Quitte à être fou, il ne voulait pas non plus être vu comme un faible ! Elle va voir de quel bois il se chauffe celle-là !

– Oh là je vous arrête ma petite da- enfin ma petite feuille. Vous n’êtes que du simple matériel ! Je n’ai pas besoin de vous pour exprimer mon savoir-faire ! Qui êtes-vous pour vous manifester envers-moi de la sorte ?!

– Holàlà ! Je tremble comme une feuille ! Tu me prends pour une vulgaire paperasse ? Ça fait bien longtemps que je traîne dans tes tiroirs et je suis toujours vierge ! Que vont dire mes copines en me voyant demain matin si tu ne me passes pas dessus ?!

Les insinuations plus que douteuses de la feuille calmèrent Monsieur Devaillon. Il n’avait jamais pensé qu’une feuille n’espérait qu’une chose… être immaculée d’encre ! La querelle ne menant à rien, et voyant qu’elle cherchait tout comme lui à ce qu’elle soit remplie -de mots bien sûrs !-, il envisagea une autre approche.

– Bon bon, lança-t-il d’un ton plus calme. Je vous prie de bien vouloir m’excuser… Madame… ?

– Appelle-moi Ramette.

– Madame Ramette, je crains que nous soyons partis tous deux du mauvais pied. Vous souhaiteriez être écrite, et moi j’aimerais avoir l’inspiration pour que ça soit fait. Peut-être pourrions-nous repartir sur de bonne base et faire en sorte d’atteindre notre objectif commun ?

– Ok ok Louis ! On tarde pas ! Tu as essayé d’écouter de la musique ?

– Oui bien sûr ! J’en écoute en ce moment même.

– Non mais je veux dire de la vraie musique ?

– Qu’est-ce que vous insinuez ? …

– Non rien rien… et un bon bain ? On trouve toujours dans un bon bain !

– Déjà fait et… rien.

– Le sport ?

– Je n’en pratique plus depuis des années en raison d’un mal de dos…

– Mouais l’excuse facile… et en écrivant dans un autre lieu ?

– Il n’y a qu’ici, sans personne pour me déranger, où je me sens bien.

Et ils discutèrent ainsi des heures durant sans que la situation ne s’améliore. La feuille en avait définitivement marre.

– Bon… fit-elle.

– Oui Madame Barette ?

– Vous ne savez pas quoi écrire ?

– Non.

– Bah voilà.

Monsieur Devaillon mit un certain temps avant de comprendre ce qu’elle voulut dire. Mais oui ! Elle était là l’idée ! Et elle était fabuleuse ! Aussitôt, il trempa sa plume dans l’encre et se mit aussitôt à écrire.

Quelques temps plus tard, on se disputa dans les rayons de tous les commerces, son dernier roman. On ne parlait que de ça, aussi bien à télévision qu’à la radio sans oublier le journal. Tout le monde voulait avoir une interview ou un article du grand, du splendide, du magnifique Monsieur Devaillon ! Un culot pareil ne pouvait qu’imposer le respect ! Quel intelligent affront !

En effet, le livre, pourvu d’aucun titre, avait toutes ses pages blanches hormis la première où il était écrit ces quelques mots:

« Je ne sais pas quoi écrire ».

 

L’illustration est de l’auteur frazza7.

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