XII – Un pistolet

D’habitude, le Colonel partait au combat avec l’essentiel de sa troupe mais il pressentait ici une atmosphère différente de toutes les villes reprises  – avec une étonnante facilité – depuis le début de la guerre. Ses éclaireurs et lui-même n’avaient encore aperçu aucun chevalier du Royaume aux alentours. Pourtant, ils avaient été attendus de pied ferme par ces derniers jusque-là.

Dans cette ville, rien ne s’était produit. On ne voyait rien. On n’entendait rien. Juste le calme. Et encore, même le calme était plus bruyant que ça. C’était comme si le son lui-même avait été réduit à néant avec la vie. Enrim, aux sens développés, sentait le piège. Voilà pourquoi il avait décidé de ne prendre qu’une poignée de militaires avec lui, laissant les autres au campement.

– Si nous ne revenons pas au campement une heure après la tombée de la nuit, avait-il annoncé à plusieurs de ses subalternes, alors vous vous déploierez dans la ville. Attendez-nous pendant ce temps.

Ils ne furent pas d’accord avec lui, surtout Christophe, son stratège. Ce dernier était un grand atout pour toute la troupe. On disait que son esprit calculait à une vitesse incroyable. Il avait toujours une longueur d’avance. Si ce n’était deux. Ou trois. Tout le monde s’en étonnait. Cependant, il suffisait de croiser son regard noisette pour comprendre instantanément qu’il était tout sauf inexpérimenté. Regard qui le fixait alors à ce moment-là.

– Tu ne peux pas t’aventurer dans Daulwen avec aussi peu d’hommes ! lui avait-il lancé, catégorique. Aussi forts que vous soyez, aucun d’entre vous ne connait le danger qui guette ! Tout montre que quelque chose d’anormal s’est produit ou/et va se produire. Tu dois  prendre au moins la moitié des effectifs avec toi, si ce n’est plus. Tu ne peux te permettre de partir avec seulement six militaires, même s’ils sont les meilleurs combattants que tu puisses avoir. Tu es le Colonel ! S’il devait t’arriver malheur, ce serait un des piliers de ce pays qui s’écroulerait et …

Il s’arrêta de parler et secoua vivement la tête… ce qu’il disait était tellement évident que ça le désolait de le dire.

– Tu as raison… lui répondit Enrim. Je suis le Colonel. C’est pour cela que…

– Que tu ne m’écouteras pas, et que tu partiras quand même qu’avec eux ?

– Tu as tout compris.

Christophe poussa un long soupir de résignation en glissant son petit carnet noir dans la poche de treillis. Les autres militaires renoncèrent aussi. Dire que le Colonel est un entêté aurait été un doux euphémisme.  Ils n’eurent d’autre choix que de se plier à ses ordres.

– Je viens avec toi alors, annonça-t-il.

– Hors de question ! riposta Entrim. J’ai besoin de toi pour défendre le campement et…

L’expression que lui lança le visage du stratège le coupa net.

– Bon d’accord.

Ils s’avancèrent alors vers les premiers bâtiments, sous le regard inquiet des autres subalternes qui n’osaient dire quoi que ce soit.

En alerte, le Colonel était exceptionnellement armé de ces nouveaux pistolets : les Vindicator. Ils faisaient l’honneur des soldats d’élite. De couleur cuivre, plutôt lourds et difficiles à utiliser, leur chargeur pouvait contenir six balles. On disait qu’ils s’enrayaient beaucoup moins souvent et qu’ils avaient presque plus ce vilain défaut d’exploser dans la main de leur utilisateur. Mais des accidents s’étaient déjà produits depuis la commercialisation des Vindicator et, malgré tout, des doigts étaient tombés. Trop au goût d’Enrim. C’est pourquoi il préférait de loin utiliser ses poings plutôt que ces armes, aussi sophistiquées soient-elles. Cependant, Christophe, l’avait convaincu d’en prendre.  « Juste au cas où » comme il le disait si bien.

A la tête de l’équipe, ils entrèrent directement sur l’avenue principale, sans la moindre discrétion. Le but était que l’ennemi les remarque au plus vite afin qu’il se dévoile aussitôt devant eux. Ce qui ne fut pas le cas. Cependant, tout en descendant le chemin pour arriver jusqu’au cœur de la ville, ils remarquèrent de nombreux vêtements et objets qui jonchaient le sol. Il y avait ici et là des tee-shirts, pantalons, jupes, robes, chaussettes, des chaussures, des talons… et même des caleçons et des soutiens-gorges ! Mais aussi des sacs à main, des sacs à dos, des cartables, des montres, des bijoux, des bracelets… Il y avait sur le sol tout ce que portait d’habitude une personne sur elle. Comme si, en l’espace d’une seconde, elle avait décidé de se déshabiller et de laisser ses affaires à l’abandon.

Le stratège fronça les sourcils.

Quelques rues plus loin, ils aperçurent des voitures en plein milieu de la route : elles s’étaient rentrées dedans. Accompagné de ses soldats et de Christophe, Enrim s’approcha de la portière d’une des voitures, l’ouvrit en grand, mais ne retrouva personne à l’intérieur : seulement des vêtements et des objets sur les sièges avant et arrière. Il vérifia dans d’autres véhicules mais ce fut pareil. Pris d’un doute, il se précipita sans rien dire dans une bâtisse de cinq étages dont l’entrée était libre. Il s’engouffra dedans, et, après voir grimpé deux à deux les marches de l’escalier et défoncé trois portes d’appartements du premier palier, au hasard, à l’aide de puissants coups de pieds, il constata le même spectacle désolant. Désorienté, il fit le parcours retourna sur l’avenue. Ses hommes l’avaient attendu à l’entrée et avaient tacitement consenti à former un cercle autour de lui une fois qu’il fut au milieu de la route. Seul Christophe se tenait à l’écart.

– Ce n’est pas possible… dit-t-il alors, plus en s’adressant lui-même qu’à ses soldats. C’est comme s’ils s’étaient…

– Volatilisés ? lui souffla une voix juste derrière lui.

Ses poils se hérissèrent de surprise tandis qu’il fit un bond sur le côté avant de se retourner. Il aperçut alors un homme pâle, cheveux bruns, une trentaine d’années tout au plus. Il portait un élégant haut de forme ainsi qu’un costume. L’ensemble de couleur noire. Il ne semblait pas avoir une arme sur lui. Il ressemblait à l’un de ces riches hommes d’affaires que l’on pouvait croiser dans les buildings de Cacanbalm. Cependant, Enrim avait un odorat développé et ce qu’il sentait était tout sauf une odeur humaine. D’ailleurs, ses yeux étaient anormalement sombres. Mais ce qui le marqua le plus était son cou : un « trois » y était tatoué en chiffres romains.

Les soldats, étonnés de trouver quelqu’un auprès de leur colonel alors qu’ils l’entouraient, réagirent rapidement. Ils s’écartèrent de cet inconnu, en effectuant quelques pas en arrière, avant de le mettre en joue avec leurs pistolets. Christophe en avait fait de même mais il tremblait un peu. L’intrus n’en sembla pas effrayé. Bien au contraire.

Enrim leva sa main en l’air pour leur signifier de ne pas tirer.

– Qui es-tu ? lui demanda-t-il.

– Je m’appelle Angus répondit « l’homme », un sourire aux lèvres qui dévoilait des dents très blanches.

– Et toi, surenchérit-il, tu es Enrim, Colonel de l’armée de Nidan. Accompagné de tes meilleurs soldats apparemment. Mais lui, il ne doit pas être habitué à la baston – dit-il en désignant Christophe – car il est plus nerveux que les autres. Tu as senti quelque chose d’anormal et tu n’as pas voulu lancer toute ta troupe dans la ville, je suppose ? Tu as bien agi. Je vois que ta réputation est méritée.

– Tu es responsable de ce qui s’est passé ici, n’est-ce pas ? lui lança le canidé.

– Tout à fait, répondit Angus avec un air satisfait. Mais je n’ai pas trouvé celui que je cherchais alors je me suis un peu, disons, énervé, dit-il en désignant une pile de vêtements par terre.

Il leva les bras en l’air en tordant légèrement son dos, ce qui fit monter la tension chez les militaires, jusqu’alors plus qu’en alerte. Le stratège n’arrêtait pas de l’analyser.

– Bah quoi ? dit-il en reprenant sa position antérieure. On n’a plus le droit de s’étirer ?

Enrim serra l’arme qu’il avait dans la main. Il ne laissa rien paraître mais il était troublé. Ce présumé Angus s’était retrouvé à ses côtés sans qu’il ne le sente approcher. Il en déduisit qu’il pouvait  transporter son corps d’un endroit à un autre, comme Antho le faisait avec ses fioles. Cet « homme », dont il n’avait que l’apparence, était dangereux. Très dangereux. Il avait réussi à faire disparaître – Enrim ne savait comment – tous ceux qui vivaient ici de manière rapide et efficace. Il pouvait en faire de même avec lui et ses hommes à tout moment. Le Colonel savait que le combat allait être difficile, voir perdu d’avance. Christophe, lui, l’avait compris avant.

– Bon, lança Angus. Ce n’est pas que je m’ennuie mais j’ai une mission à accomplir. Je vais donc m’occuper de vous…

Enrim brandit son Vindicator puis cria.

– Feu !

– Non ! hurla aussitôt Christophe.

Trop tard. Les coups partirent du cercle dans une synchronisation presque parfaite en direction de l’ennemi. Cependant, au moment où les balles allaient lui toucher la tête et le cœur, Angus s’évapora dans une sorte de fumée noire. Les projectiles continuèrent leur trajectoire et l’un d’entre eux toucha le flanc gauche d’un soldat. Angus réapparut près du blessé et lui craqua la nuque d’un coup sec. Ce dernier tomba lourdement sur le sol. Enrim, en entendant Christophe, eut le réflexe de ne pas utiliser son arme. Il fut stupéfait de voir l’un de ses meilleurs hommes se faire tuer en un rien de temps. Sans la moindre difficulté.

Angus fut légèrement triste.

– Oh, lança-t-il, peiné. Il n’était pas très solide.

Les autres militaires furent aussi troublés que leur colonel, mais ils se remirent en action rapidement. Ayant accidentellement touché l’un des leurs, ils s’éloignèrent de leur cible, s’écartèrent les uns des autres en faisant attention de ne pas répéter la même erreur. Ils se mirent à tirer à nouveau. Angus s’évapora encore une fois et, avant que quelqu’un réalise quoi que ce soit, il était déjà face à autre militaire. Il sortit de la poche intérieure de son costume un étrange poignard et s’en servit aussitôt sur le coup du soldat. Sa victime, morte sur le coup, s’écroula par terre, les yeux vides.

La panique monta chez les autres combattants et, ne sachant plus quoi faire, ils vidèrent leurs chargeurs en espérant qu’au moins une balle allait atteindre leur ennemi. Le stratège grimaça. La panique n’était jamais bonne sur le terrain.

– Ne le laissez pas vous atteindre ! ordonna-t-il.

Malgré leurs efforts pour suivre les ordres un autre homme tomba. Puis un autre. Et encore un autre. Leurs gorges furent, aussi, tranchées. Angus riait tandis que le sang coulait tout au long de sa lame.

– Ils ne sont vraiment pas coriaces.

L’homme-canidé ne bougea toujours pas. Cela lui déchirait le cœur de voir ses hommes mourir les uns après les autres devant ses yeux. Il avait également peur pour Christophe. Mais il savait pertinemment qu’il serait plus efficace s’il attendait le meilleur moment pour attaquer.

Il vit Angus disparaître. L’occasion qu’il attendait se présenta. Son instinct lui souffla alors où il allait revenir. Et alors, dans un calme effrayant, il s’élança à une vitesse folle vers l’un des trois alliés encore sur pied, sauta au dessus de ce dernier qui s’accroupit, et, toujours en l’air, sa main droite pointant son arme vers le bas, il tira. La balle percuta la tête d’Angus qui venait de se matérialiser là où il l’avait prévu. Ce dernier s’écroula tandis qu’Enrim se réceptionnait parfaitement sur le sol. Les deux soldats regardèrent, bouche bée, leur chef avec admiration et crainte. Ils crurent voir traverser dans ses yeux une lueur jaune sauvage mais ils pensèrent que c’était le fruit de leur imagination. Cela n’étonna pas le stratège qui l’avait déjà vu en pleine action.

Alors qu’Enrim allait voir de plus près l’ennemi abattu, une énorme ombre enveloppa le cadavre. Quelques secondes plus tard, lorsqu’elle disparut, tous virent Angus, à nouveau debout. Sans la moindre trace de balle sur le crâne.

– Pas mal, dit alors ce dernier avec sincérité, un sourire aux lèvres.

Il s’effaça une fois de plus.

Presque au même moment, les deux soldats, qui eurent le malheur d’être côte à côte, furent tranchés de part en part, là où les points étaient vitaux. Ils chutèrent sans un mot. Il ne restait plus qu’Enrim et Christophe.

L’homme-loup, toujours dans l’étrange sérénité qu’il ressentait depuis quelques minutes, laissant de côté une énorme rage qui lui aurait fait perdre toute raison, s’élança vers Angus en abandonnant son arme. Alors qu’il allait lui mettre un coup de tête, il ne percuta… rien. En se retournant, il ouvrit les yeux avec horreur : l’homme-démon venait d’apparaitre à côté de Christophe.

Cependant, Angus rangea son arme et ne toucha que l’infime partie du carnet noir qui sortait de la poche de Christophe.

– Cadeau spécial pour personne spéciale ! cria-t-il.

Alors que ces paroles n’auraient dû avoir aucun effet, des traits noirs sortirent de la poche et glissèrent aussitôt sur la peau de Christophe qui en fut recouverte en moins d’une seconde. Ce dernier hurla de souffrance, trembla puis s’effondra. Son corps entier était tatoué par de curieux dessins sombres.

– Non ! hurla Enrim.

Remarquant que Christophe poussait de faibles râlements, il poussa, malgré tout, un soupir de soulagement : il était encore en vie. Angus le regarda attentivement puis dévoila, à nouveau, ses dents blanches.

– Toi aussi, tu es différent des autres, dit-il. Je pense que tu peux nous servir.

Sans crier gare, il ne fut plus là. Lorsqu’il réapparut, Enrim fit une roulade sur le côté. Angus se matérialisa et le bout de son ongle effleura le médaillon du colonel. Il en fut satisfait.

–  Parfait ! dit-il. Ce sera amplement suffisant. À bientôt… Colonel !

Il disparut enfin dans la nature sans réapparaître, laissant Enrim seul face à sept cadavres et un homme qui allait en devenir un s’il ne faisait rien. Un homme ? Non… son ami.

Pour la deuxième fois de sa vie, il se sentait seul. Terriblement seul.

Pas si loin, derrière une fenêtre, une poupée avait assisté à toute la scène.

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