XI – Un train

Tanoo ouvrit ses paupières avec une extrême délicatesse tant elles semblaient être deux cristaux fragiles. Le moindre mouvement, précipité ou brusque, aurait pu les briser à tout jamais. Ce n’était en réalité que la lumière du jour qui lui faisait mal aux yeux. Il ne voyait pas bien autour de lui et avait le sentiment d’être bousculé légèrement de gauche à droite. Des morceaux de ténèbres étaient-ils coincés dans ses globes oculaires ? Il toucha ces derniers avec ses doigts qui avaient pris la même couleur qu’un ciel sans nuages.

Sa magie avait fait son retour. Sa vue aussi. Il remarqua qu’il était dans le wagon d’un train, plus précisément, dans un de ceux qui disposaient de couchettes. Il était allongé sur l’une d’entre elles.

– Tu ne devrais pas utiliser tes pouvoirs tout de suite, lui conseilla une voix familière.

Le mage sursauta. Il n’avait pas senti la présence d’Antho sur sa droite, assis sur un des lits de la cabine, les bras croisés.

– Où… Où sommes-nous ? demanda-t-il avec un timbre très grave qu’il avait pour habitude d’avoir à chacun de ses réveils.

– Dans un train qui ne circule normalement que de nuit mais c’est le jour, expliqua le scientifique. Après la bataille, on a remarqué à Daulwen que la gare, ainsi que les rails, n’ont pas été endommagés… Mais il n’y avait que ce train de disponible. On a donc fait embarquer au lever du jour les soldats encore aptes à se battre ainsi que tout le matériel nécessaire. Trouver le conducteur n’a pas été difficile, ces bidules fonctionnent facilement apparemment.

– Et…  ? demanda-t-il sans pouvoir terminer sa phrase, l’inquiétude trahissant ses traits.

– Envoyé d’urgence à Orieu avec les blessés, soupira-t-il, le regard perdu, en se caressant la tempe. Tu sais,  là-bas, il y a un bon hôpital…

Un ange passa. Tanooki savait pertinemment qu’il lui cachait quelque chose car son comportement avait été, subitement, étrange. Il s’en voulait de ne pas avoir réussi à améliorer son état et espérait de tout cœur qu’il s’en sortirait.  Il était quelqu’un d’important pour Enrim. Mais alors qu’il se plongeait dans des pensées sombres, il réalisa quelque chose.

– Attends… dit-il soudain, brisant le silence gêné qui s’installait, ça veut dire que tu es resté près de moi toute la nuit ?!

– Oui, répondit le jeune homme à la blouse blanche. C’est Enrim qui me l’a ordonné.

Antho fronça des sourcils en apercevant le jeune mage qui tentait de se mettre debout.

– Tanoo ! le gronda-t-il. Ne te lève pas tout de suite ! Ça fait des jours que tu n’as rien mangé ! Tu as un bon petit déjeuner à prendre avant !

La main glissée dans l’une des poches de son vêtement de travail – qui semblait être greffé sur sa peau tellement qu’il le portait souvent – il en ressortit un tube coloré. À la différence de ceux que le mage avait pu voir jusqu’à présent, le contenu, de couleur bleue – qui était d’ailleurs plus foncée que celle de sa magie – , n’était pas gazeux mais liquide. Il vit le chimiste retirer le bouchon et lui sourire lorsque, penché sur son lit, il versa une goutte du fluide sur ses draps. Une vague d’inquiétude le traversa.

– Hep ! cria-t-il. J’espère que ce n’est pas encore un de tes trucs qui va me donner la gerbe !

Contre toute attente, un grand plateau, qui manqua presque de se renverser, apparut juste devant ses yeux. Il y avait dessus tout plein de bonnes choses : des croissants, des pains au chocolat, des tartines beurrées, une tasse de café et un verre de jus d’orange. Le mage trouvait que ça sentait drôlement bon. Son ventre acquiesça par un grondement. Il avança le support vers lui puis s’attaqua alors, sans crier gare, à cette nourriture abondante qui semblait tomber du ciel.

– Chaque potion, en fonction de sa couleur, possède une finalité différente, détailla fièrement Anthony. La jaune est un Véritum. La violette, celle qui nous a fait traverser le campement et que tu n’as pas trop appréciée, un Transportum. La bleue, que je viens d’utiliser, un Déplacium. Ce dernier consiste à déplacer des personnes ou des objets d’un endroit à un autre. Mais son utilisation requiert plus de contraintes que pour les autres potions. Trois, exactement. La première est que le sujet – la personne ou l’objet – doit avoir été touché par le liquide vingt-deux heures, trente-sept minutes, quatorze secondes et trois dixièmes au maximum, avant son déplacement. La deuxième est qu’une même quantité du liquide doit être versée à l’endroit voulu. La troisième est que la quantité du liquide utilisée doit être proportionnelle à la taille ainsi qu’à la masse du sujet. Si ces trois conditions ne sont pas réunies, le Déplacium n’agira pas.

Il reprit son souffle et, passionné par ce qu’il disait,  continua son élan.

– Dans ce cas précis, le sujet était ton petit déjeuner. En sentant ton réveil proche, car je te voyais bouger un peu dans le lit, je suis allé dans les cuisines – oui, il y a wagon pour – il y a moins d’une heure pour verser une goutte bleue non pas sur les vivres mais sur le plateau lui-même. Il faut croire que j’ai réussi à intégrer dans la potion une espèce d’intelligence artificielle qui fait qu’elle devine ce qu’il faut exactement déplacer. Ainsi, une autre goutte versée ici a permis de tout déplacer à l’endroit même où je souhaitais.

Satisfait de son analyse à propos de l’utilisation du Déplacium, bien qu’assez barbare à son goût car dépourvue de calculs, de théorèmes, et autres mots en latin – il fallait que ça reste assez simple pour un profane -, il regarda le mage avec un air ravi sur le visage. Cette complaisance laissa place à de l’étonnement lorsqu’il remarqua que le plateau était vide, ainsi que la tasse de café et le verre de jus d’orange.

– C’était bien bon ! s’exclama le mage en tapotant sur son ventre devenu gros et plein.

– Mais, mais, mais ! bégaya Antho. Comment as-tu mangé autant en si peu de temps ?! T’es un ogre !

– Hé ! riposta Tanooki. C’est pas moi la pipelette qui parle pendant des heures !

– Comment ?! répliqua le scientifique, vexé. Mais je vais te frapper !

– C’est pas tes petits bras qui vont me faire peur ! contre-attaqua le guérisseur à nouveau.

Alors qu’Antho allait sauter sur lui pour lui faire ravaler ses propos et que le mage se préparait à lui mettre un coup de  poing, une ombre se glissa dans la cabine.

– Assez, dit-elle de manière assez ferme.

C’était le Colonel. Tanoo le sut bien avant de l’entendre car le bout de ses doigts avait recommencé à picoter. Il s’était encore approché d’eux de manière silencieuse, rapide, et discrète. À pas de loup.

Ils s’immobilisèrent tous les deux au même moment. L’homme-animal reprit la parole de manière plus joyeuse et moins stricte.

– Tanoo ! s’exclama-t-il. Je suis heureux de te voir réveillé et en pleine forme !

Et sans traits noirs, pensa-t-il. En effet, lorsqu’Antho et lui avaient réussi à le tirer de sa mésaventure, il avait bien regardé partout s’il en avait. Il avait alors menti au chimiste en lui expliquant qu’il cherchait à savoir si Tano avait été blessé quelque part lors de sa chute.

– Ha Enrim ! lança l’intéressé. Te voilà !

– Oui, répondit-il en les regardant vivement tous les deux. Je dois vous expliquer comment on s’est retrouvé dans cette situation. Beaucoup de choses m’échappent encore, mais j’espère qu’on comprendra vite leur sens. Il nous reste une heure de trajet environ, j’en profite.

– On t’écoute, dit alors Anthony, qui était retourné s’asseoir sur la couchette d’en face, tandis que Tanooki avait repoussé le plateau devant lui. Tous les deux étaient devenus soudainement très attentifs.

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